«—Prenez garde. Je ne suis pas seulement géomètre, lui disait l'arpenteur, je suis de plus républicain, et l'un des rédacteurs de l'Aurore. Si le général Thérance ou votre colonel Malher découvrent nos conversations, ils ne me feront rien de neuf, car ils m'ont déjà fait tout le mal qu'ils pouvaient, mais ils vous destitueront, ou vous enverront à Alger.

«—En vérité, ce serait peut-être un bonheur pour moi, ou, pour parler avec l'exactitude mathématique que nous aimons, rien ne peut aggraver mon malheur; je crois, sans vanité, être parvenu au comble de l'ennui.»

La malveillance du colonel Malher pour Lucien n'était plus un secret dans le régiment; peut-être ce brave homme désirait-il qu'un duel le débarrassât de ce jeune républicain, trop protégé pour le vexer en grand.

Un matin le colonel le fit appeler, et Lucien ne fut introduit devant ce dignitaire qu'après avoir attendu trois grands quarts d'heure dans une antichambre malpropre, au milieu de la poussière des bottes que ciraient trois lanciers.

«—Ceci est fait exprès, se dit-il, et je ne puis déjouer cette mauvaise volonté qu'en ne m'apercevant de rien.

«—On m'a fait rapport, monsieur, dit le colonel en serrant les lèvres et d'un ton de pédanterie marqué, on m'a fait rapport que vous mangiez avec luxe chez vous. C'est ce que je ne puis souffrir. Riche ou non riche, vous devez manger à la pension de cinquante-deux francs avec MM. les lieutenants vos camarades. Adieu, monsieur, n'ayant autre chose à vous dire.»

Le cœur de Lucien bondissait de rage; il n'était pas habitué à ce ton.

«—Me voilà donc obligé de dîner avec des lieutenants qui me font la mine! Ma foi, je pourrai dire comme Beaumarchais: «Ma vie est un combat.» Eh bien, je supporterai cela en riant. Déverloy n'aura pas la satisfaction de pouvoir répéter que je me suis donné la peine de naître; je lui répondrai que je me donne aussi la peine de vivre.»

Le surlendemain du jour où le colonel Malher lui avait donné l'ordre relatif au dîner, il vit arriver chez lui l'adjudant sous-officier du régiment, qui passait pour le confident et l'âme damnée du colonel.

La seule distraction de notre héros était de faire de grandes promenades sur le cheval vendu par le préfet. Lara avait un trot magnifique et faisait trois lieues à l'heure.