«—Il y a ici une société qui ne veut pas recevoir les gens portant mon habit; essayons d'y pénétrer. Peut-être au fond sont-ils aussi ennuyeux que les bourgeois, mais enfin il faut voir. Il me restera du moins le plaisir d'avoir triomphé d'une difficulté. Il faudra que je demande des lettres d'introduction à mon père.»
Mais écrire à ce père sur un ton sérieux n'était pas chose facile; hors de son comptoir, M. Leuwen avait l'habitude de ne pas lire jusqu'au bout les lettres qui n'étaient pas amusantes.
«—Plus la chose lui est facile, se disait Lucien, plus facilement l'idée lui viendra de me faire quelque niche. Il fait les affaires de bourse de M. Bonpain, le notaire du noble faubourg, qui dirige toutes les quêtes faites en province par les fidèles du parti atteints par la vision de Sainte-Pélagie. Ce M. Bonpain peut, sans difficulté, m'assurer une réception brillante dans toutes les maisons de Nancy.»
Il écrivit donc à son père.
Au lieu du paquet énorme qu'il attendait avec impatience, il ne reçut de la sollicitude paternelle qu'une toute petite lettre écrite sur le papier le plus exigu possible.
«Très aimable sous-lieutenant,
«Vous êtes jeune, vous passez pour riche, vous vous croyez beau sans doute, vous avez du moins un beau cheval, puisqu'il coûte deux cent quarante louis, et, dans les pays où vous êtes, le cheval fait plus de la moitié de l'homme. Il faut que vous soyez encore plus piètre qu'un saint-simonien ordinaire, pour ne pas avoir su vous ouvrir les maisons des noblaillons de Nancy.
«Je parie que Melin, votre domestique, est plus avancé que vous, et n'a que l'embarras du choix pour ses soirées.
«Mon cher Lucien, studiate la matematica, et devenez profond. Votre mère se porte bien, ainsi que votre dévoué serviteur.
«FRANÇOIS LEUWEN.»