La perspective des plaisanteries de son père l'arrêta. Quelques minutes plus tard, il trouva plus digne d'un homme de forcer le colonel à reconnaître qu'on l'avait trompé ou qu'il voulait tromper.

«—Colonel, dit-il d'une voix tremblante de colère, mais du reste se contenant assez bien, j'ai été renvoyé de l'École polytechnique, il est vrai; on m'a appelé républicain, je n'étais qu'étourdi. Excepté la chimie et les mathématiques, je ne sais rien; je n'ai point étudié la politique. Si j'entrevois les plus graves objections à toutes les formes de gouvernement, je ne puis avoir d'avis sur celui qui convient à la France.

«—Comment, monsieur, vous osez avouer que vous ne comprenez pas que le seul gouvernement du roi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .»

Nous supprimons trois pages du discours que le brave colonel répétait tout d'entrain d'après le journal de Paris, reçu la veille.

«—Je l'ai pris de trop haut avec ce troupier,» se dit Lucien pendant ce long sermon, et il chercha une phrase qui dit beaucoup en peu de mots.

«—Je suis entré hier pour la première fois dans ce cabinet littéraire. Je donnerai cinquante louis à qui prouvera le contraire.

«—Il ne s'agit pas ici d'argent, répliqua le colonel avec amertume; on sait que vous en avez beaucoup et il paraît que vous le savez mieux que personne. Hier, monsieur, vous avez lu le National, et vous n'avez ouvert ni le Journal de Paris, ni les Débats qui tenaient le milieu de la table.

«—Il y avait là un observateur exact,» pensa Lucien, et il se mit à raconter tout ce qu'il avait l'ait dans ce cabinet.

À force de petits détails terre à terre, il parvint pourtant à convaincre le colonel Malher: 1°, que réellement il avait lu le journal la veille pour la première fois depuis son arrivée au régiment; 2°, qu'il n'avait passé que quarante minutes au cabinet littéraire Schmidt; 3°, qu'il y avait été retenu tout ce temps uniquement par un grand feuilleton de six colonnes sur Don Juan de Mozart.

Ce qu'il offrit de prouver en répétant les principales idées (y en avait-il?) du feuilleton.