Après une séance de deux heures et le contre-examen le plus vétilleux de la part du colonel, Lucien sortit, pale de colère. La mauvaise foi de Malher était évidente, mais il avait eu le plaisir de le réduire au silence sur tous les points de l'accusation.

«—J'aimerais mieux vivre avec les laquais de mon père! se dit-il dans la journée; mais toute ma vie je passerais pour un sot aux yeux de nos amis si, à vingt-trois ans et avec un cheval de deux cent quarante louis, je faisais fiasco dans un régiment juste milieu.

Pour qu'au moins, en cas de démission, on ait quelque action de moi à citer à Paris, il faut que je me batte. Cela est d'usage en entrant dans un régiment. Du moins, on le croit dans les salons, et, ma foi! si je perds la vie, je ne perdrai pas grand'chose.»

Deux heures plus tard, après le pansement du soir, dans la cour de la caserne, il dit à quelques officiers qui sortaient en même temps que lui:

«—Des espions m'ont accusé, auprès du colonel, du plus plat de tous les péchés: on veut que je sois républicain et pilier du cabinet littéraire. Je voudrais connaître l'accusateur pour d'abord me justifier à ses yeux, et ensuite lui faire deux ou trois petites caresses avec ma cravache.»

Il y eut un moment de silence complet, et ensuite on parla d'autre chose.

Le soir, le domestique de Lucien lui remit une jolie lettre, fort bien pliée; il n'y vit qu'un seul mot: Renégat.

En ce moment, il était l'homme le plus malheureux de tous les régiments de lanciers de l'armée.

«—Voilà comme ils font toutes leurs affaires. Qui avait dit à ces pauvres républicains que je pensais comme eux? Sais-je moi-même ce que je pense?»

Le lendemain, comme il parlait encore de républicanisme à deux ou trois officiers: