«—Mon père verra bien, en les payant, que je ne suis pas encore un saint-simonien bien pur.»
Quelques jours après, Mme de Commercy invita Lucien à dîner. Il trouva dans le salon, où il eut soin de se rendre à trois heures et demie bien précises, M. et Mme de Serpierre, avec une seule de leurs six filles, M. Dupoirier et deux ou trois femmes âgées avec leurs maris, la plupart chevaliers de Saint-Louis.
On attendait évidemment quelqu'un.
Bientôt un laquais annonça M. et Mme de Sauves d'Hocquincourt.
Lucien fut frappé: il était impossible d'être plus jolie et, pour la première fois, la renommée n'avait pas menti. Il y avait dans ces yeux un velouté, une gaieté, un naturel, qui faisaient presque un bonheur du plaisir de les regarder. En cherchant bien, il trouva cependant un défaut à cette femme charmante: quoique à peine âgée de vingt-cinq ou vingt-six ans, elle avait quelque tendance à l'embonpoint.
Un grand jeune homme blond, à moustaches presque diaphanes, fort pâle et à l'air hautain et taciturne, marchait après elle. C'était son mari.
M. d'Antin, son amant, était venu avec eux. À table, on le plaça à sa droite. Elle lui parlait bas assez souvent, et puis riait.
«—Ce rire de franche gaîté fait un étrange contraste, pensait Lucien, avec l'air morose et antique de toute la compagnie. Voilà ce que nous appellerions à Paris une gaieté bien hasardée. Que d'ennemis n'aurait pas cette jolie femme! Les sages mêmes la blâmeraient de s'exposer à tous les terribles inconvénients de la calomnie, faute d'un peu de gêne. La province offre donc des dédommagements. Au milieu de toutes ces figures nées pour l'ennui, l'essentiel n'est-il pas que la jeune première soit aimable? et, ma foi, celle-ci est charmante. Pour un dîner comme celui-ci, j'irai vingt fois aux Pénitents.»
Lucien, en homme habile, chercha à être poli pour M. de Sauves d'Hocquincourt, car celui-ci tenait à porter les deux noms, illustrés, le premier sous Charles IX, et le second sous Louis XIV. Tout en écoutant la parole lente, élégante et monotone de M. d'Hocquincourt, Lucien examinait sa femme.
Elle était blonde, avec de grands yeux bleus, point langoureux et d'une vivacité charmante, quelquefois languissants quand on l'ennuyait, bientôt après fous de bonheur à la première apparition d'une idée gaie, ou seulement singulière. Une bouche délicieuse de fraîcheur, avec des contours fins, bien arrêtés, qui donnaient à toute la tête une noblesse admirable. Un nez, légèrement aquilin, complétait le charme de cette tête noble à la fois et cependant variant à chaque instant, comme les nuances de passions qui l'agitaient.