La majorité aime apparemment cet ensemble doucereux d'hypocrisie et de mensonges qu'on appelle le gouvernement représentatif.»
Comme ses parents ne cherchaient point à le trop diriger, Lucien passait sa vie dans le salon de sa mère.
Encore jeune et assez jolie, Mme Leuwen jouissait de la plus haute considération. La société lui accordait infiniment d'esprit, et pourtant un juge sévère aurait pu lui reprocher une délicatesse excessive et un mépris trop absolu pour le parler haut et l'impudence de nos jeunes hommes à succès.
Cet esprit fier et singulier ne daignait pas même exprimer son mépris, et, à la moindre apparence de vulgarité ou d'affectation, tombait dans un silence invincible.
Mme Leuwen était sujette à prendre en grippe des choses fort innocentes, uniquement parce qu'elle les avait rencontrées pour la première fois chez des êtres faisant trop de bruit.
Les dîners que donnait M. Leuwen étaient célèbres dans tout Paris; souvent ils étaient parfaits. Il y avait les jours où il recevait les gens à argent ou à ambition, mais ces messieurs ne faisaient point partie de la société de madame, et ainsi cette société n'était point gâtée par le métier de M. Leuwen; l'argent n'y était pas le mérite unique, et même, chose incroyable, il n'y passait pas pour le plus grand des avantages.
Dans les salons de Mme Leuwen, l'un des plus enviés de Paris, on trouvait que Lucien avait une tournure élégante, de la simplicité, et quelque chose de fort distingué dans les manières. Mais là se bornaient les louanges; il ne passait pas pour homme d'esprit. Sa passion pour le travail, l'éducation presque militaire et le franc parler de l'École polytechnique, lui avaient valu une absence totale d'affectation, ce qui lui donnait de l'originalité, mais le privait d'esprit et de brillant aux yeux du monde. Il regrettait l'épée de l'École, parce que Mme Grandet, une femme fort jolie et qui avait des succès à la nouvelle cour, lui avait dit qu'il la portait bien. Il était assez grand et montait parfaitement bien à cheval.
De charmants cheveux d'un blond foncé prévenaient en faveur de sa figure; il avait de grands traits assez irréguliers qui exprimaient la franchise et la vivacité, et rien de plus.
Mme Grandet lui disait qu'il dansait comme un géomètre, et ce reproche ne le rendait point sémillant.
Les amis de sa mère ne lui trouvaient pas la physionomie à la mode, la mine sombre et poétique, qu'il fallait avoir, surtout parmi les républicains. Enfin, chose impardonnable, dans ce siècle empesé et hypocrite, et pour un jeune homme riche, il avait plutôt l'air innocent et étourdi.