«—C'est M. Ludwig Roller, ancien officier de cavalerie. Les deux voisins sont ses frères, également officiers démissionnaires après la révolution de 1830. Ces messieurs n'ont pas de fortune; leurs appointements leur étaient nécessaires. Maintenant ils ont un cheval pour eux trois, et, d'ailleurs, leur conversation est singulièrement appauvrie. Ils ne peuvent plus parler de ce que vous appelez, vous autres messieurs les militaires, le harnachement, la masse de linge et chaussure, et autres choses amusantes. Ils n'ont plus l'espoir de devenir maréchaux de France, comme le maréchal de Larnac, qui fut le trisaïeul d'une de leurs grand'mères.

«—Votre description les rend aimables à mes yeux. Et ce gros garçon, court et épais, qui me regarde de temps en temps d'un air si supérieur, et en soufflant dans ses joues comme un sanglier?

«—Comment? Vous ne le connaissez pas? C'est M. le marquis de Sanréal, le gentilhomme le plus riche de la province.»

La conversation de Lucien avec Mlle Théodelinde était fort animée; c'est pourquoi elle fut interrompue par M. de Sanréal, qui, contrarié de l'air heureux de Lucien, s'approcha de Mlle Théodelinde et lui parla à demi-voix, sans faire la moindre attention à lui. En province, tout est permis à un homme riche et non marié. Notre héros fut rappelé aux convenances par cet acte d'hostilité. L'antique pendule attachée au mur, à huit pieds de hauteur, avait un cadran d'étain tellement découpé, qu'on ne pouvait voir ni l'heure, ni les aiguilles; elle sonna, et Lucien vit qu'il était depuis deux grandes heures chez les Serpierre. Il sortit.

«—Voyons, se dit-il, si j'ai ces préjugés aristocratiques dont mon père se moque tant tous les jours.»

Et il alla chez Mme Berchu, où il trouva le préfet qui achevait sa partie de boston.

En le voyant entrer, M. Berchu père dit à sa femme, personne énorme de cinquante à soixante ans:

«—Ma petite, offre une tasse de thé à M. Leuwen.»

Comme Mme Berchu n'écoutait pas, M. Berchu répéta deux fois sa phrase avec ma petite.

La tasse de thé prise, Lucien alla admirer une robe vraiment jolie que Mlle Sylviane portait ce soir-là. C'était une étoffe d'Alger, qui avait des raies fort larges, marron, je crois, et jaune pâle; à la lumière ces couleurs faisaient fort bien.