La belle Sylviane répondit à l'admiration de Lucien par une histoire fort détaillée de cette robe singulière: elle venait d'Alger, il y avait longtemps qu'elle l'avait dans son armoire, etc., etc. Et, ne se souvenant plus de sa taille un peu colossale, elle penchait la tête aux endroits les plus intéressants de cette histoire touchante.
«—Les belles formes! se dit Lucien pour prendre patience. Sans doute elle aurait pu figurer comme une de ces déesses de la Raison de 1793, dont M. de Serpierre vient de nous faire aussi la longue histoire. Mlle Sylviane aurait été toute fière de se voir ainsi promener sur un brancard, portée par huit ou dix hommes, dans les rues de la ville.»
L'histoire de la robe rayée terminée, Lucien ne se sentit plus le courage de parler. Il écouta M. le préfet qui répétait avec une fatuité bien lourde un article des Débats de la veille.
«—Ces gens-là professent, et ne font jamais de conversation, pensait Lucien. Si je m'assieds, je m'endors; il faut fuir pendant que j'en ai encore la force.»
Il regarda à sa montre dans l'antichambre: il n'était resté que vingt minutes chez Mme Berchu.
Afin de n'oublier aucune de ses nouvelles connaissances et surtout pour ne pas les confondre entre elles, ce qui eût été déplorable, avec des amours-propres de province, il prit le parti de faire une liste de ses amis de fraîche date. Il la divisa d'après les rangs, comme celle que les journaux anglais donnent au public, pour les bals d'Almack.
Voici cette liste:
«Mme la comtesse de Commercy, maison de Lorraine.
«M. le marquis et Mme la marquise de Puy-Laurens.
«M. de Lanfort, citant Voltaire et répétant les raisonnements de Dupoirier sur le code civil et les partages.