«—Dans cette maison, se disait-il, je trouverai un excellent dîner gratis, des hommes considérables à qui je pourrai parler et qui me protégeront en cas de malheur. Au moyen des Leuwen je ne serai pas isolé dans cette Babylone. Ce petit jeune homme écrit tout à ses parents; ils savent sans doute déjà que je le protège ici.»
Mmes de Marcilly et de Commercy, âgées l'une et l'autre de plus de soixante ans et chez lesquelles Lucien eut le bon esprit de se laisser souvent inviter à dîner, l'avaient présenté à toute la ville. Lucien suivait à la lettre les conseils que lui donnait Mlle Théodelinde. Il n'eut pas passé huit jours dans la bonne compagnie qu'il s'aperçut qu'elle était déchirée par un schisme violent.
D'abord on eut honte de cette division et on voulut la cacher à un étranger; mais l'animosité et la passion remportèrent, car c'est là un des bonheurs de la province: on y a encore de la passion.
M. de Wassignies et les gens raisonnables croyaient vivre sous le règne de Henri V; tandis que Sanréal, Ludwig Roller et les plus ardents, n'admettaient pas les abdications de Rambouillet et attendaient le règne de Louis XIX après la fin de celui de Charles X.—Lucien allait souvent dans ce qu'on appelait l'hôtel de Puy-Laurens; c'était une grande maison, située à l'extrémité d'un faubourg occupé par des tanneurs, et dans le voisinage d'une rivière de douze pieds de large et fort odoriférante. Au-dessus de petites fenêtres carrées, éclairant des remises et des écuries, on voyait régner une longue file de grandes croisées avec de petits toits en tuile au-dessus de chacune d'elles; ces petits toits destinés à garantir les verres de Bohême. Préservés ainsi de la pluie depuis vingt ans, ils n'avaient peut-être pas été lavés et donnaient à l'intérieur une lumière jaune.
Dans la plus triste des chambres éclairées par ces vitres sales, on trouvait, devant un ancien bureau de Boule, un grand homme sec, portant, par principe politique, de la poudre et une queue; car il avouait souvent, et avec plaisir, que les cheveux courts et sans poudre étaient bien plus commodes. Ce martyr des bons principes était fort âgé et s'appelait le marquis de Puy-Laurens. Durant l'émigration, il avait été le compagnon fidèle d'un illustre personnage; quand ce personnage fut tout-puissant, on lui fit honte de ne rien faire pour un homme que ses courtisans appelaient un ami de trente ans. Enfin, après bien des sollicitations, que M. de Puy-Laurens trouva souvent fort humiliantes, il fut nommé receveur général des finances à...
Depuis l'époque de ces sollicitations désagréables et aboutissant à un emploi de finances, M. de Puy-Laurens, outré contre la famille à laquelle il avait consacré sa vie, voyait tout en noir. Mais ses principes étaient restés purs, et il eût, comme devant, sacrifié sa vie pour eux.
«—Ce n'est pas parce qu'il est homme aimable, répétait-il souvent, que Charles X est notre roi. Aimable ou non, il est fils du Dauphin, qui était fils de Louis XV; il suffit.»
Il ajoutait, en petit comité:
«—Est-ce la faute de la légitimité si le légitime est un imbécile? Est-ce que mon fermier sera dégagé du devoir de me payer le prix de sa ferme, par la raison que je suis un sot ou un ingrat?»
M. de Puy-Laurens abhorrait Louis XVIII.