«—Cet égoïste énorme a donné une sorte de légitimité à la révolution. Par lui, la révolte a un argument plausible, ridicule pour nous, ajoutait-il, mais qui peut entraîner les faibles. Oui, monsieur, disait-il à Lucien le lendemain du jour où celui-ci lui avait été présenté, la couronne étant un bien et une jouissance viagère, rien de ce que fait le détenteur actuel ne peut obliger le successeur, pas même le serment! car ce serment, quand il le prêta, il était sujet et ne pouvait rien refusera son roi.»

Lucien écoutait toutes ces choses et d'autres encore, d'un air fort attentif et même respectueux, comme il convient à un jeune homme; mais il avait grand soin que son air poli n'allât point jusqu'à l'approbation.

«—Moi, plébéien et libéral, je ne puis être quelque chose, au milieu de toutes ces variétés, que par la résistance.»

Quand Dupoirier était présent, il enlevait, sans façon, la parole au marquis.

«—La suite de toutes ces belles choses, disait-il, c'est que l'on en viendra à partager toutes les propriétés d'une commune également entre tous les habitants. En attendant ce but final de tous les libéraux, le code civil se charge de faire des petits bourgeois de tous nos enfants. Quelle noble fortune pourrait se soutenir avec ce partage continu à la mort de chaque père de famille? Ce n'est pas tout; l'armée nous restait pour nos cadets; mais, comme ce code civil, que j'appellerai, moi, infernal, prêche l'égalité dans les fortunes, la conscription porte le principe de l'égalité dans l'armée. L'avancement est platement donné par une loi; rien ne dépend plus de la faveur du monarque. Donc, à quoi bon plaire au roi? Or, monsieur, du moment où l'on fait cette question, il n'y a plus de monarchie. Il ne nous reste plus que la religion chez le paysan; car point de religion, point de respect pour l'homme riche et noble; un esprit d'examen infernal; et, au lieu du respect, de l'envie, et, à la moindre prétendue injustice, de la révolte.»

Le marquis de Puy-Laurens reprenait alors:

«—Donc, il n'y a plus de ressource que dans l'appel des Jésuites, auxquels, pendant quarante ans, l'on donnera, par une loi, la dictature de l'éducation.»

Le plaisant, c'est qu'en soutenant ces opinions, le marquis se disait et se croyait patriote, en cela bien supérieur au vieux coquin de Dupoirier qui, en sortant un jour de chez M. de Puy-Laurens, dit à Lucien:

«—Un homme naît duc, millionnaire, pair de France; ce n'est pas à lui à examiner si sa condition est conforme ou non à la vertu, au bonheur général, et autres belles choses. Elle est bonne, cette condition, donc, il faut tout faire pour la soutenir et l'améliorer, autrement l'opinion le méprise comme un lâche ou un sot.»

«—Mon sort est-il donc de passer ma vie entre des légitimistes fort égoïstes et polis, adorant le passé, et des républicains, fous généreux et ennuyeux, adorant l'avenir? Maintenant, je comprends mon père, quand il s'écrie: «Que ne suis-je né en 1710, avec cinquante mille livres de rente!»