Les beaux raisonnements que Lucien endurait tous les soirs et que le lecteur n'a endurés qu'une fois, étaient la profession de foi de tout ce qui, dans la noblesse de Nancy et de la province, s'élevait un peu au-dessus des innocentes répétitions des articles de la Quotidienne, de la Gazette de France, etc. Après un mois de patience, Lucien arriva à trouver réellement intolérable la société de ces grands et nobles propriétaires, parlant comme si eux seuls étaient au monde, et ne parlant jamais que de haute politique, des avoines.
Cet ennui n'avait qu'une seule exception: il était tout joyeux quand, arrivant à l'hôtel de Puy-Laurens, il était reçu par la marquise. C'était une grande femme de trente-quatre ou trente-cinq ans, peut-être davantage, qui avait des yeux superbes, une peau magnifique, et, de plus, l'air de se moquer fort de toutes les théories du monde. Elle contait à ravir, donnait des ridicules à pleines mains et presque sans distinction de parti. Elle frappait juste en général, et l'on riait toujours dans le groupe où elle était. Volontiers Lucien en eût été amoureux; mais la place était prise, et la grande occupation de Mme de Puy-Laurens était de se moquer d'un fort aimable jeune homme, M. de Lanfort.
Les plaisanteries étaient sur le ton de l'intimité la plus tendre, mais personne ne s'en scandalisait.
«—Voici encore un des avantages de la province,» se disait Lucien.
Du reste, il aimait beaucoup à rencontrer M. de Lanfort; c'était presque le seul de tous les natifs qui ne parlât point trop haut. Lucien s'attacha à la marquise, et, au bout de quinze jours, elle lui sembla jolie. On trouvait chez elle un mélange piquant de la vivacité des sensations de la province et de l'urbanité de Paris. C'était, en effet, à la cour de Charles X qu'elle avait achevé son éducation, pendant que son mari était receveur général dans un département assez éloigné. Pour plaire à son mari et à son parti, Mme de Puy-Laurens allait à l'église deux ou trois fois le jour; mais, dès qu'elle y était entrée, le temple du Seigneur devenait un salon. Lucien plaçait sa chaise le plus près possible de Mme de Puy-Laurens, et trouvait ainsi le secret de faire la cour aux exigences de la bonne compagnie avec le moins d'ennui possible.
Un jour que la marquise riait trop haut, depuis dix minutes, avec ses voisins, un prêtre s'approcha et voulut hasarder des représentations:
«—Il me semblerait, madame la marquise, que la maison de Dieu...
«—Est-ce à moi, par hasard, que s'adresse ce madame? Je vous trouve plaisant, mon petit abbé! Votre office est de sauver nos âmes, et vous êtes tous si éloquents que, si nous ne venions chez vous par principes, vous n'auriez pas un chat. Vous pouvez parler tant qu'il vous plaira dans votre chaire; mais souvenez-vous que votre devoir est de répondre quand je vous interroge. Monsieur votre père, qui était laquais de ma belle-mère, aurait dû mieux vous instruire.»
Un rire général, quoique contenu, suivit cet avis charitable. Ce fut plaisant, et Lucien ne perdit pas une nuance de cette petite scène. Mais, par compensation, il l'entendit au moins raconter cent fois.
Il en arriva une grande brouille entre Mme de Puy-Laurens et M. de Lanfort; Lucien redoubla d'assiduité. Rien n'était plus amusant que les sorties des deux parties belligérantes. Elles continuaient à se voir chaque jour; leur manière d'être faisait la nouvelle de Nancy. Lucien sortait souvent de l'hôtel de Puy-Laurens avec M. de Lanfort; il s'établit entre eux une sorte d'intimité. M. de Lanfort était heureusement né, et, d'ailleurs, ne regrettait rien. Il se trouvait capitaine de cavalerie à la révolution de 1830, et avait été ravi de quitter un métier qui l'ennuyait. Un matin qu'il sortait, avec Lucien, de chez Mme de Puy-Laurens, où il venait d'être fort maltraité et publiquement: