«—Pour rien au monde, disait-il, je ne m'exposerais à égorger des tisserands ou des tanneurs, comme c'est votre affaire, par le temps qui court.

«—Il faut avouer que le service ne vaut rien depuis Napoléon, répondait Lucien. Sous Charles X vous étiez obligés de faire les agents provocateurs, comme à Colmar, dans l'affaire Caron, ou d'aller en Espagne prendre le général Riego, pour le laisser pendre par le roi Ferdinand. Il faut convenir que ces belles choses ne conviennent guère à des gens tels que vous et moi.

«—Il fallait vivre sous Louis XIV; on passait son temps à la cour dans la meilleure compagnie du monde, avec Mme de Sévigné, M. le duc de Villeroy, M. le duc de Saint-Simon et l'on n'était avec les soldats que pour les conduire au feu et accrocher de la gloire, s'il y en avait.

«—Oui, fort bien pour vous, monsieur le marquis, mais, moi, sous Louis XIV, je n'eusse été qu'un marchand, tout au plus un Samuel Bernard au petit pied.»

Le marquis de Sanréal les accosta, à leur grand regret, et la conversation prit un cours tout différent. On parla de la sécheresse qui allait ruiner les propriétaires des prairies non arrosées; on se jeta dans la discussion de la nécessité d'un canal qui irait prendre les eaux dans le bois de Baccarat. Lucien n'avait d'autre consolation que d'examiner de près le Sanréal; c'était à ses yeux, le vrai type du grand propriétaire de province. Sanréal était un petit homme de trente-trois ans, avec des cheveux d'un noir sale et une taille épaisse. Il affectait toutes sortes de choses, et, par-dessus tout, la bonhomie et le sans-façon, mais sans renoncer pour cela, tant s'en faut, à la finesse et à l'esprit. Ce mélange de prétentions opposées, mis en lumière par une fortune énorme pour la province, et une assurance correspondante, en faisait un sot singulier. Il n'était pas précisément sans idées, mais vain et prétentieux au possible, à se faire jeter parla fenêtre, surtout quand il visait particulièrement à l'esprit. S'il vous prenait la main, une de ses gentillesses était de la serrer à vous faire crier; il criait lui-même à tue-tête par plaisanterie, quand il n'avait rien à dire. Il outrait avec soin toutes les modes qui montrent la bonhomie et le laisser aller, et l'on voyait qu'il se répétait cent fois le jour:

«—Je suis le plus grand propriétaire de la province, et, partant, je dois être autrement qu'un autre.»

Si un portefaix faisait une difficulté à un de ses gens dans la rue, il s'élançait en courant pour aller vider la querelle, et il eût, volontiers, tué le portefaix. Son grand titre de gloire, ce qui le plaçait à la tête des hommes énergiques et bien pensants de la province, c'était d'avoir arrêté de sa main un des malheureux paysans, fusillés sans savoir pourquoi, par ordre des Bourbons, à la suite d'une des conspirations ou plutôt des émeutes qui éclatèrent sous leur règne. Lucien n'apprit ce détail que beaucoup plus tard. Le parti du marquis de Sanréal en avait honte pour lui, et lui-même, étonné de ce qu'il avait fait, commençait à douter qu'un gentilhomme, grand propriétaire, dût remplir l'office de gendarme, et, pire encore, choisir un malheureux paysan au milieu d'une foule, pour le faire fusiller en quelque sorte sans jugement et après une simple comparution devant une commission militaire. Le marquis, en cela seulement semblable aux aimables marquis de la Régence, était à peu près complètement ivre tous les jours, dès midi ou une heure; or, il était deux heures quand il accosta M. de Lanfort. Dans cette position, il parlait continuellement, et était le héros de tout conte.

«—Celui-ci ne manque pas d'énergie et ne tendrait pas le cou à la hache de 93, comme les d'Hocquincourt, ces moutons dévots,» se dit Lucien.

Le marquis de Sanréal tenait table ouverte soir et matin, et, en parlant politique, ne descendait jamais des hauteurs de la plus emphatique énergie. Il avait ses raisons pour cela; il savait par cœur une vingtaine de phrases de M. de Chateaubriand, celle, entre autres, sur le bourreau et les six autres personnes nécessaires pour gouverner le département. Pour se soutenir à ce degré d'éloquence, il avait toujours, sur une petite table d'acajou placée à côté de son fauteuil, une bouteille de cognac, quelques lettres d'outre-Rhin, et un numéro de la France, journal qui combat les abdications de Rambouillet, en 1830. Personne n'entrait chez Sanréal sans boire à la santé du roi et de son héritier légitime, Louis XIX.

«—Parbleu, monsieur, s'écria-t-il en se tournant vers Lucien, peut-être un jour ferons-nous le coup de fusil ensemble, si jamais les grands légitimistes de Paris ont l'esprit de secouer le joug des avocats.»