Lucien répondit d'une façon qui eut le bonheur de plaire an marquis, plus qu'à demi ivre, et, à partir de cette matinée, qui se termina par du vin brûlé, dans le café ultra de la ville, Sanréal s'accoutuma tout à fait à Lucien. Mais cet héroïque marquis avait des inconvénients: il n'entendait jamais nommer Louis-Philippe sans lancer d'une voix singulière et glapissante, ce simple mot: voleur. C'était là son trait d'esprit qui, à chaque fois, faisait rire à gorge déployée la plupart des nobles dames de Nancy, et cela dix fois dans une soirée. Lucien fut choqué de l'éternelle répétition et de l'éternelle gaieté.
C'est après avoir observé soixante ou cent fois l'effet électrique de cette ingénieuse plaisanterie que Lucien se dit:
«—Je serais bien dupe de dire un mot de ce que je pense, à ces comédiens de campagne; tout, chez eux, même le rire, est une affectation; jusque dans les moments les plus gais, ils songent à 93.»
Cette observation fut décisive pour le succès de notre héros. Quelques mots trop sincères avaient déjà nui à l'engouement dont il commençait à être l'objet. Dès qu'il mentit à tout venant, comme chantait la cigale, l'engouement reprit de plus belle; mais aussi, avec le naturel, le plaisir s'envola. Par une triste compensation, avec la prudence, l'ennui commença pour Lucien. À la vue de chacun des nobles amis de la comtesse de Commercy, il savait d'avance ce qu'il fallait dire et les réponses qui allaient suivre. Les plus aimables de ces messieurs n'avaient guère que huit ou dix plaisanteries à leur usage, et l'on peut juger de leur agrément par le mot du marquis de Sanréal qui passait pour l'un des plus gais. Au reste, l'ennui est si douloureux, même en province, même aux gens chargés de le distribuer le plus abondamment, que les vaniteux gentilshommes de Nancy aimaient assez à parler à Lucien et à s'arrêter dans la rue avec lui. Ce bourgeois, qui pensait assez bien malgré les millions de son père, faisait nouveauté.
D'ailleurs, Mme de Puy-Laurens avait déclaré qu'il avait beaucoup d'esprit. Ce fut le premier succès de Lucien dans le fait, il était un peu moins neuf qu'à son départ de Paris.
Parmi les personnes qui s'attachèrent à lui, celle qu'il distinguait le plus était, sans comparaison, le colonel comte de Wassignies. C'était un grand homme blond, jeune encore, quoique fort ridé, qui avait l'air sage et non pas froid. Il avait été blessé en juillet 1830, et n'abusait pas trop de cet immense avantage. Rentré à Nancy, il avait eu le malheur d'inspirer une grande passion à la petite Mme de Villebelle, remplie d'esprit appris, et avec des yeux fort beaux, mais où brillait une ardeur désagréable et de mauvaise compagnie. Elle dominait M. de Wassignies, le vexait, l'empêchait d'aller à Paris, pays que sa curiosité brûlait de revoir, el surtout voulait qu'il fît de Lucien son ami intime.
M. de Wassignies venait chercher celui-ci chez lui. Il l'accablait de questions auxquelles Lucien tâchait de répondre en Normand, pour s'amuser un peu, pendant ces visites si longues; car le temps semble ne pas marcher à ces provinciaux; même aux plus polis, une visite de deux heures est chose commune.
Un jour, Lucien vit Mme d'Hocquincourt excédée de M. d'Antin. Ce bon jeune homme, si Français, si insouciant de l'avenir, si disposé à plaire, si enclin à la gaieté, était, ce jour-là, fou d'amour et de tendre mélancolie; il avait perdu la tête au point de chercher à être plus aimable qu'à l'ordinaire. Au lieu de comprendre les invitations polies d'aller se promener quelques instants et de revenir plus tard, que Mme d'Hocquincourt lui adressait, M. d'Antin se bornait à arpenter le salon.
«—J'ai grande envie, madame, lui dit Lucien, de vous faire cadeau d'une petite gravure anglaise, arrangée dans un cadre gothique délicieux; je vous demanderai la permission de la placer dans votre salon, et, le jour où je ne la verrai plus à sa place ordinaire, pour vous marquer tout mon dépit d'une action aussi noire, je ne mettrai plus les pieds chez vous.
«—C'est que vous êtes un homme d'esprit, vous, lui répondit-elle en riant. Vous n'êtes pas assez bête pour devenir amoureux... Grand Dieu, peut-on voir rien de plus ennuyeux que l'amour?...»