Mais de tels mots étaient rares pour le pauvre Lucien; sa vie redevenait bien terne et bien monotone. Il avait pénétré dans les salons de Nancy; il avait des domestiques avec des livrées charmantes; son tilbury et sa calèche, que sa mère avait fait venir de Londres, pouvaient le disputer, par leur fraîcheur, aux équipages de M. de Sanréal et des plus riches propriétaires du pays; il avait eu l'agrément d'adresser à son père des anecdotes sur les premières maisons de Nancy. Et, avec tout cela, il était aussi ennuyé, pour le moins, que lorsqu'il passait ses soirées dans les rues de Nancy, sans connaître personne. Souvent, au moment de monter dans une maison, il s'arrêtait dans la rue avant de s'exposer au supplice de ces cris qui allaient lui percer l'oreille. «Monterai-je?» se disait-il. Quelquefois même, de la rue, il entendait ces cris. Le provincial dissertant est terrible dans sa détresse; quand il n'a plus rien à dire, il a recours à la force de ses poumons; il en paraît fier, et avec raison, car, par là, fort souvent, il l'emporte sur son adversaire et le réduit au silence.

«—L'ultra de Paris est apprivoisé, se disait Lucien. Mais ici, je le trouve à l'état de nature: c'est une espèce terrible, bruyante, injuriante, accoutumée à n'être jamais contredite, parlant pendant trois quarts d'heure avec la même phrase. Les ultras les plus insupportables de Paris, ceux qui font déserter les salons du faubourg, feraient ici des gens de bonne compagnie, modérés, parlant d'un ton de voix convenable.»

L'inconvénient de parler haut était le pire pour Lucien; il ne pouvait s'y faire.

«—Je devrais les étudier comme on étudie l'histoire naturelle. M. Cuvier nous disait, au Jardin des plantes, qu'étudier avec méthode, en notant avec soin les différences et les ressemblances, était un moyen sûr de se guérir du dégoût qu'inspirent les vers, les insectes, les crabes hideux de la mer, etc.»

Quand il rencontrait un de ses nouveaux amis, il ne pouvait guère se dispenser de s'arrêter avec lui dans la rue. Là, on se regardait, on ne savait que dire, on parlait de la chaleur ou du froid; car le provincial ne lit guère que les journaux, et, passé l'heure de la discussion sur le journal, il ne sait que dire.

«—Vraiment, ici, c'est un malheur que d'avoir de la fortune, pensait Lucien, les riches sont plus inoccupés que les autres, et par là, en apparence, plus méchants. Ils passent leur vie à examiner avec un microscope les actions de leurs voisins; ils ne connaissent d'autres remèdes à l'ennui que d'être ainsi les espions les uns des autres, et c'est ce qui, pendant les premiers mois, dérobe un peu à l'étranger la stérilité de leur esprit. Quand le mari s'apprête à faire à cet étranger une histoire connue de sa femme et de ses enfants, on voit ceux-ci brûlant de prendre la parole et de la voler à leur père, pour narrer eux-mêmes le conte; et souvent, sous prétexte d'ajouter une nouvelle circonstance oubliée, ils recommencent l'histoire.»

Quelquefois, de guerre lasse, au lieu de faire sa toilette en descendant de cheval et d'aller dans la noble société, Lucien restait à boire un verre de bière avec son hôte M. Bonnard.

«—J'irai offrir cent louis à M. le préfet lui-même, disait un jour à Lucien ce brave industriel, fort peu respectueux envers le pouvoir; j'irai offrir cent louis pour obtenir la permission de faire entrer deux mille sacs de blé venant de l'étranger; et cependant son père a vingt mille francs d'appointements!»

Bonnard n'avait pas plus de respect pour la noblesse du pays que pour les magistrats.

«—Sans le docteur Dupoirier, ces b...-là ne seraient pas trop méchants. Vous le recevez bien souvent, monsieur, prenez garde à vous! Les nobles de ce pays-ci, ajoutait-il, crèvent de peur quand le courrier de Paris retarde de quatre heures; alors ils viennent me vendre d'avance leur récolte de blé; ils sont à mes genoux pour avoir de l'or, et le lendemain, rassurés par le courrier qui, enfin, est arrivé, ils ne me rendent qu'à peine mon salut dans la rue. Moi, je ne crois pas manquer à la probité en tenant note de chaque impolitesse et en la leur faisant payer un louis. Je m'arrange pour cela avec le valet de chambre qu'ils envoient me livrer leur grain; car, quoique fort avares, croiriez-vous, monsieur, qu'ils n'ont pas même le cœur de venir voir mesurer leur blé? Au quatrième ou cinquième décalitre, le gros M. de Sanréal prétend que la poussière lui fait mal à la poitrine. Drôle de particulier pour rétablir les corvées, les jésuites et l'ancien régime contre nous!»