Un soir, comme les officiers se promenaient sur la place d'armes, après l'ordre, le colonel Malher de Saint-Mégrin céda à un mouvement de haine contre notre héros.
«—Qu'est-ce que ces quatre ou cinq livrées de couleur éclatante et avec des galons énormes que vous étalez dans les rues? Cela fait un mauvais effet au régiment.
«—Ma foi, mon colonel, aucun article du règlement ne défend de dépenser son argent, quand on en a.
«—Êtes-vous fou de parler ainsi au colonel? lui dit tout bas son ami Filloteau en le prenant à part. Il vous fera un mauvais parti.
«—Et quel mauvais parti voulez-vous qu'il me fasse? Je pense qu'il me hait autant qu'on peut haïr un homme qu'on voit aussi rarement; mais certainement, je ne reculerai pas d'un pouce devant un homme qui me hait sans que je lui en aie donné aucune raison. Mon idée est pour les livrées, dans le présent quart d'heure, et j'ai fait venir de Paris, par la même occasion, douze paires de fleurets.
«—Ah! mauvaise tête!
«—Pas le moins du monde, mon colonel je vous donne ma parole d'honneur que vous n'avez pas un officier moins fat et plus pacifique. Je désire que personne ne me cherche et n'avoir personne à chercher. Je serai parfaitement poli, parfaitement sage avec tout le monde. Mais, si l'on me taquine, on me trouvera.»
Deux jours après le colonel Malher fit venir Lucien, et lui défendit, mais d'un air embarrassé et faux d'avoir plus de deux domestiques en livrée. Lucien fit habiller ses gens en bourgeois, et avec la dernière élégance, ce qui contrastait plaisamment avec leur air gauche et commun. Il se servit, pour ces vêtements nouveaux, d'un tailleur du pays. Cette circonstance, à laquelle il n'avait pas songé, fil le succès de sa plaisanterie; elle lui fit beaucoup d'honneur dans la société, et Mme de Commercy lui en adressa des compliments. Pour Mmes d'Hocquincourt et de Puy-Laurens, elles étaient folles de lui.
Lucien écrivit l'histoire des livrées à sa mère. Le colonel, de son côté, l'avait dénoncé au ministre: Lucien s'y attendait. Il crut remarquer, vers cette époque, que l'on prenait son mérite beaucoup plus au sérieux dans les salons de Nancy; c'est que le docteur Dupoirier montrait les réponses de ses amis de Paris aux lettres par lesquelles il demandait des renseignements sur la position sociale et sur la fortune de la maison Leuwen, Van Peters et Cie. Ces réponses avaient été on ne peut plus favorables.
«—Cette maison, lui disait-on, est du petit nombre de celles qui achètent, à l'occasion, des nouvelles aux ministres, ou les exploitent de compte à demi avec eux.»