C'était particulièrement M. Leuwen père qui se livrait à ce mauvais genre d'affaires, qui ruinent à la longue, mais qui donnent des relations agréables et de l'importance. Il était au mieux avec les bureaux, et fut prévenu en temps utile de la dénonciation envoyée par le colonel Malher contre son fils. Cette affaire l'amusa beaucoup; il s'en occupa, et, un mois après, le colonel Malher de Saint-Mégrin reçut à ce sujet une lettre ministérielle extrêmement désagréable. Il eut bonne envie d'envoyer Lucien en détachement, à une ville manufacturière dont les ouvriers commençaient à se former en sociétés de secours mutuels. Mais enfin, comme, quand on est chef de corps, il faut savoir se mortifier, le colonel, rencontrant Lucien, lui dit avec le sourire faux d'un homme du commun qui veut faire de la finesse.
«—Jeune homme, on m'a rendu compte de votre obéissance relativement aux livrées. Je suis content de vous; ayez autant d'hommes en livrées qu'il vous plaira, mais gare la bourse de papa!
«—Colonel, j'ai l'honneur de vous remercier, répondit Lucien avec lenteur. Mon papa m'a écrit à ce sujet: je parierais même qu'il a vu le ministre.»
Le sourire qui accompagna ce dernier mot choqua profondément le colonel.
«—Ah! si je n'étais pas colonel, avec envie de devenir maréchal de camp, pensa Malher, quel bon coup d'épée te vaudrait ce dernier mot, fichu insolent!»
Et il salua le sous-lieutenant avec l'air franc et brusque d'un vieux soldat.
Ce fut ainsi, par un mélange de force et de prudence, comme on dit dans les livres graves, que Lucien laissa redoubler, à la vérité, la haine qu'on avait pour lui au régiment; mais aucun mauvais propos ne fut entendu officiellement par lui. Plusieurs de ses camarades étaient aimables, mais il avait pris la mauvaise habitude de parler à ces camarades aussi peu que le pouvait admettre la politesse la plus exacte. Par cet aimable plan de vie, il s'ennuyait mortellement et ne contribuait en rien aux plaisirs des jeunes officiers de son âge. Il avait les défauts de son siècle.
Vers ce temps, l'effet de nouveauté de la société de Nancy sur l'âme de notre héros était tout à fait anéanti. Lucien connaissait par cœur tous les personnages. Il était réduit à philosopher. Il trouvait qu'il y avait plus de naturel qu'à Paris, mais, par une conséquence naturelle, les sots étaient plus incommodes à Nancy.
«—Ce qui manque tout à fait à ces gens-ci, se disait-il, c'est l'imprévu.»
Cet imprévu, Lucien l'entrevoyait quelquefois auprès du docteur Dupoirier et de Mme de Puy-Laurens.