«—Eh bien, facile ou non, se dit-il après un long silence, il serait charmant de pouvoir causer de bonne amitié avec un pareil être. Je ne puis pas me dissimuler qu'il y a une cruelle distance d'un lieutenant-colonel à un simple sous-lieutenant; et une distance, alarmante encore, du noble nom de M. de Busant de Sicile, compagnon de Charles d'Anjou, frère de Saint-Louis, à ce petit nom bourgeois de Leuwen. D'un autre côté, mes livrées si fraîches et mes chevaux anglais doivent me donner une demi-noblesse auprès de cette âme de province. Peut-être même, ajouta-t-il en riant, une noblesse tout entière... Non, reprit-il en se levant avec une sorte de fureur, des pensées basses ne sauraient exister avec une physionomie si noble. Et quand elle les aurait, ces idées seraient celles de sa caste. Elles ne sont point ridicules chez elle, parce qu'elle les a adoptées en étudiant son catéchisme, à six ans; ce ne sont pas des idées, ce sont des sentiments. La noblesse de province fait grande attention aux livrées et au vernis des voitures. Mais pourquoi ces vaines délicatesses? Il faut avouer que je suis bien ridicule. Ai-je le droit de m'enquérir de qualités si intimes? Je voudrais passer quelques soirées dans le monde où elle va le soir.... Mon père m'a porté le défi de m'ouvrir les salons de Nancy! J'y suis admis. Cela était assez difficile, mais il est temps d'avoir quelque chose à faire au milieu de ces salons. J'y meurs d'ennui, et l'excès d'ennui pourrait me rendre inattentif, ce que la vanité de ces hobereaux, même les meilleurs, ne me pardonnerait jamais. Pourquoi ne me proposerais-je pas, afin d'avoir un but dans la vie, comme dit Mme Sylviane, de parvenir à passer quelques soirées avec cette jeune femme? J'étais bien bon de penser à l'amour et de me faire des reproches! Ce passe-temps ne m'empêchera pas d'être un homme estimable et de servir la patrie, si l'occasion s'en présentait. D'ailleurs, fit-il en souriant avec mélancolie, ses propos aimables m'auront bien vite guéri du plaisir que je suppose trouver à la voir; avec des façons un peu plus nobles, avec les propos convenus d'une autre position dans le monde, ce sera le second tome de Mlle Sylviane Berchu. Elle sera aigre et dévote comme Mme de Serpierre, ou ivre de gentilhommerie en me parlant des titres de ses aïeux, comme Mme de Commercy qui me racontait hier en brouillant toutes les dates, et, qui plus est, bien longuement, comme quoi un de ses ancêtres, nommé Enguerrand, suivit François Ier à la guerre contre les Albigeois et fut connétable d'Auvergne... Tout cela sera vrai; mais elle est jolie. Que faut-il de plus pour passer une heure agréable? Il sera même curieux d'observer philosophiquement comment des pensées ridicules ou basses peuvent ne pas gâter une telle physionomie. C'est qu'au fait, rien n'est ridicule comme la science de Lavater.»
Ce qui répondit à tout, dans la tête de Lucien, ce fut la pensée qu'il y aurait de la gaucherie à ne pas pénétrer dans les salons où allait Mme de Chasteller, ou dans le sien, si elle n'allait nulle part.
«—Cela exigera quelques soins. Ce sera comme la prise d'assaut des salons de Nancy.»
Par tous ces raisonnements philosophiques, le mot fatal d'amour fut éloigné, et il ne se fit plus de reproche. Il s'était moqué si souvent de l'étal piteux où il avait vu Edgar, un de ses cousins! Faire dépendre l'estime qu'on se doit à soi-même de l'opinion d'une femme qui s'estime, elle, parce que son bisaïeul a tué des Albigeois à la suite de François Ier, quelle complication de ridicule! Dans ce conflit, l'homme est plus ridicule que la femme. Malgré toute cette belle logique, M. de Busant de Sicile occupait l'âme de notre héros tout autant, pour le moins, que Mme de Chasteller. Il mettait une adresse prodigieuse à faire des questions indirectes au sujet de M. de Busant et de l'accueil dont il avait été l'objet. M. Gauthier, M. Bonnard et leurs amis, et toute la société de second ordre, exagérant tout, comme à l'ordinaire, ne savaient rien de M. de Busant, sinon qu'il était de la plus haute noblesse et qu'il avait été l'amant de Mme de Chasteller. On était loin de dire les choses aussi clairement que dans les salons de Mmes de Commercy et de Puy-Laurens. Quand Lucien faisait des questions sur M. de Busant, on semblait se souvenir que lui, Lucien, était du camp ennemi, et jamais il ne put arriver à une réponse nette. Il ne pouvait aborder un tel sujet avec son amie Théodelinde, et c'était, en vérité, le seul être qui semblait ne pas désirer le tromper. Lucien n'arriva jamais à savoir la vérité. Le fait est que c'était un fort brave et fort honnête gentilhomme, mais sans aucune sorte d'esprit. À son arrivée à Nancy, se méprenant sur l'accueil dont il était l'objet, et, oubliant sa taille épaisse, son regard commun et ses quarante ans, il s'était porté amoureux de Mme de Chasteller. Il avait constamment ennuyé elle et son père de ses visites, et jamais elle n'avait pu parvenir à rendre ces visites moins fréquentes. Son père, M. de Pointcarré, tenait à être bien avec la force armée de Nancy. Si ses correspondances, bien innocentes, avec Charles X, étaient découvertes, qui serait chargé de l'arrêter? Qui pourrait protéger sa fuite? Et si, tout à coup, l'on apprenait que la république était proclamée à Paris, qui pourrait le protéger contre le peuple du pays? Mais le pauvre Lucien était bien loin de pénétrer tout ceci. Il voyait constamment M. Dupoirier éluder ses questions avec une adresse admirable. Dans la bonne compagnie on lui répétait sans cesse: «Cet officier supérieur descend d'un des aides de camp du duc d'Anjou, frère de Saint-Louis, qu'il a aidé à conquérir la Sicile.» Il sut quelque chose de plus par M. d'Antin, qui lui dit un jour:
«—Vous avez fort bien fait d'occuper son logement; c'est un des plus passables de la ville. Ce pauvre M. de Busant était fort brave, pas une idée, d'excellentes manières, donnant aux dames de fort jolis déjeuners dans les bois de Burviller, au Chasseur Vert, à un quart de lieue d'ici; et presque tous les jours, sur le minuit, il se croyait gai, parce qu'il était ivre.»
À force de s'occuper des moyens de rencontrer Mme de Chasteller dans un salon, le désir de briller aux yeux des habitants de Nancy, que Lucien commençait à mépriser plus peut-être qu'il ne fallait, fut remplacé, comme mobile d'action, par l'envie d'occuper l'esprit, si ce n'est l'âme, de ce joli joujou.
«—Cela doit avoir de singulières idées, pensait-il, une jeune ultra de province, passant du Sacré-Cœur à la cour de Charles X, et chassée de Paris, dans les journées de juillet 1830.»
Telle était, en effet, l'histoire de Mme de Chasteller. En 1814, après la première Restauration, M. le marquis de Pointcarré fut au désespoir de se voir à Nancy et de n'être pas de la cour.
«—Je vois se rétablir, disait-il, la ligne de séparation entre la noblesse de cour et nous autres. Mon cousin, de même nom que moi, parce qu'il est de la cour, viendra à vingt-deux ans commander, comme colonel, le régiment où, par grâce, je serai capitaine à quarante.»
C'était là le principal chagrin de M. de Pointcarré, et il n'en faisait mystère à personne. Bientôt il en eut un second. Il se présenta aux élections de 1816, pour la Chambre des députés, et il eut six voix, en comptant la sienne. Il s'enfuit à Paris, déclarant qu'il quittait à jamais la province après cet affront, et emmenait sa fille, âgée de cinq ou six ans. Pour se donner une position à Paris, il sollicita la pairie. M. de Puy-Laurens, alors fort bien en cour, lui conseilla de placer sa fille au couvent du Sacré-Cœur; M. de Pointcarré suivit le conseil et en sentit toute la portée. Il se jeta dans la haute dévotion, et parvint ainsi, en 1828, à marier sa fille à un des maréchaux de camp attachés à la cour de Charles X. Ce mariage fut considéré comme très avantageux: M. de Chasteller avait de la fortune. Il paraissait plus âgé qu'il ne l'était, parce qu'il manquait tout à fait de cheveux, mais il avait une vivacité étonnante et portait la grâce dans les manières jusqu'au genre doucereux. Ses ennemis à la cour lui appliquèrent le vers de Boileau sur les romans de son époque: