Et, jusqu'à je vous hais, tout s'y dit tendrement.
Mme de Chasteller, bien dirigée par un mari idolâtre des petits moyens qui font tant d'effet à la cour, fut bien reçue des princesses, et jouit d'une position fort agréable: elle avait les loges de la cour aux Bouffes et à l'Opéra, et, l'été, deux appartements, l'un à Meudon, et l'autre à Rambouillet. Elle avait le bonheur de ne s'occuper jamais de politique et de ne pas lire les journaux. Elle ne connaissait de la politique que les séances publiques de l'Académie française, auxquelles son mari exigeait qu'elle assistât parce qu'il avait de grandes prétentions au fauteuil; il était grand admirateur de Millevoye et de la prose de M. de Fontanes.
Les coups de fusil de 1830 vinrent troubler ses innocentes pensées. En voyant le peuple dans la rue,—c'était son mot—il se rappela les meurtres de MM. Foulon et Berthier, aux premiers jours de la Révolution. Il pensa que le voisinage du Rhin était ce qu'il y avait de plus sûr, et vint se cacher dans une terre de sa femme, près de Nancy. M. de Chasteller, homme peut-être un peu affecté, mais fort agréable et même amusant dans les positions ordinaires de la vie, n'avait jamais eu la tête bien forte: il ne put jamais se consoler de cette troisième fuite de la famille qu'il adorait.
«—Je vois là le doigt de Dieu!» disait-il en pleurant, dans les salons de Nancy; et il mourut bientôt, laissant à sa veuve vingt-cinq mille livres de rente dans les fonds publics. Cette fortune lui avait été faite par le roi, à l'époque des emprunts de 1817, et les salons de Nancy, qui en étaient jaloux, la portaient sans façon à dix-huit cent mille francs ou deux millions. Lucien eut toutes les peines du monde à réunir ces faits si simples. Quant à la conduite de Mme de Chasteller, la haine dont on l'honorait dans le salon de Mme de Serpierre et le bon sens de Mlle Théodelinde, rendirent plus facile la tâche de Lucien. Dix-huit mois après la mort de son mari, Mme de Chasteller osa prononcer ces mots: retour à Paris.
«—Quoi, ma fille! lui dit le grand M. de Pointcarré, avec le ton et les gestes d'Alceste indigné dans la comédie; vos princes sont à Prague et l'on vous verrait à Paris? Que diraient les mânes de M. de Chasteller? Ah! si nous quittons nos pénates, ce n'est pas de ce côté qu'il faut tourner la tête des chevaux. Soignez votre vieux père à Nancy, ou, si nous pouvons mettre un pied devant l'autre, allons à Prague; etc.»
M. de Pointcarré avait ce parler long et figuré des gens diserts du temps de Louis XVI, qui passait alors pour de l'esprit.
Mme de Chasteller avait dû renoncer à l'idée de Paris. À ce seul mot, son père lui parlait avec aigreur et lui faisait une scène. Mais, par compensation, Mme de Chasteller avait de beaux chevaux, une jolie calèche et des gens tenus avec élégance. Tout cela paraissait moins dans Nancy que sur les grandes routes du voisinage. Elle allait voir, le plus souvent qu'elle le pouvait, une amie du Sacré-Cœur, Mme de Constantin, qui habitait une petite ville à quelques lieues de Nancy; mais M. de Pointcarré en était mortellement jaloux, et avait tout fait pour les brouiller. Deux ou trois fois, dans ses grandes promenades, Lucien avait rencontré la calèche de Mme de Chasteller à plusieurs lieues de Nancy. Le jour d'une de ces rencontres, sur le minuit, il était aller fumer ses petits cigares de papier de réglisse dans la rue de la Pompe. Là, il continuait à se réjouir de la faveur que les uniformes brillants trouvaient auprès de Mme de Chasteller. Il s'efforçait de bâtir quelque espérance sur l'élégance de ses chevaux et de ses gens. Il combattait cet espoir par le souvenir de la simplicité de son nom bourgeois; mais, en se disant toutes ces belles choses, il pensait à d'autres. Il ne s'était pas aperçu que, depuis quinze jours à peu près qu'il l'avait vue à la messe, Mme de Chasteller, qui pour lui cependant n'avait qu'une existence en quelque sorte idéale, avait changé de manière à son égard. D'abord il s'était dit, après s'être fait conter son histoire:
«—Cette jeune femme est vexée par son père; elle doit être blessée de l'attachement que celui-ci affiche pour sa fortune. La province l'ennuie; il est tout simple qu'elle cherche une distraction dans un peu de galanterie honnête.»
Ensuite sa physionomie franche et chaste avait fait naître des doutes, même sur la galanterie.
Enfin, le soir dont nous parlons: