«—Mais, que diable, se dit-il, je suis un vrai nigaud; je devrais me réjouir de ce bon vouloir pour l'uniforme.»
Plus il insistait sur ce motif d'espérer, plus il devenait sombre.
«—Aurais-je la sottise d'être amoureux!» se dit-il enfin à demi-haut; et il s'arrêta, frappé de la foudre, au milieu de la rue. Heureusement, à minuit, il n'y avait là personne pour observer sa mine et se moquer de lui.
Le soupçon d'aimer l'avait pénétré de honte; il se sentit dégradé.
«—Je serais donc comme Edgar, se dit-il. Il faut que j'aie l'âme naturellement bien petite et bien faible! Quoi! pendant que toute la jeunesse de France prend parti pour de si grands intérêts, toute ma vie se passera à regarder deux beaux yeux, comme les héros ridicules de Corneille! Voilà le résultat de cette vie sage et raisonnable que je mène ici.
Qui n'a pas l'esprit de son âge,
De son âge a tout le malheur.
Il valait bien mieux, comme j'en avais l'idée, aller enlever une petite danseuse à Metz! Il valait bien mieux, du moins, faire une cour sérieuse à Mme de Puy-Laurens ou à Mme d'Hocquincourt. Je n'avais pas à craindre, auprès de ces dames, d'être entraîné au delà d'un petit amour de société. Si cela continue, je vais devenir fou et plat. C'est bien autre chose que le saint-simonisme dont m'accusait mon père! Qui est-ce qui s'occupe des femmes aujourd'hui? Quelque homme comme le duc de..., l'ami de ma mère, qui, au déclin d'une vie honorable, après avoir payé sa dette sur les champs de bataille et à la Chambre des pairs en refusant son vote, s'amuse à faire la fortune d'une petite danseuse. Mais moi! à mon âge! Quel est le jeune homme qui ose seulement parler d'un attachement sérieux pour une femme? Si ceci est un amusement, bien; si c'est un attachement sérieux, je suis sans excuse; et la preuve que je mets du sérieux dans tout ceci, que cette folie n'est pas un simple amusement, c'est ce que je viens de découvrir: le faible de Mme de Chasteller pour les brillants uniformes, loin de me plaire, m'attriste. Je me crois des devoirs envers la patrie! Jusqu'ici je me suis principalement estimé parce que je n'étais pas un égoïste uniquement occupé à bien jouir du gros lot qu'il a reçu du hasard; je me suis estimé parce que je sentais avant tout l'existence de ces devoirs envers la patrie, et le besoin de l'estime des grandes âmes. Je suis dans l'âge d'agir; d'un moment à l'autre la voix de la patrie peut se faire entendre: je puis être appelé. Je devrais occuper tout mon esprit à découvrir les intérêts véritables de la France, que des fripons cherchent à embrouiller. Une seule tête, une seule âme, ne suffisent point pour y voir clair, au milieu de devoirs si compliqués. Et c'est le moment que je choisis pour me faire l'esclave d'une petite ultra de province! Le diable l'emporte, elle et sa rue!»
Lucien rentra précipitamment chez lui; mais le sentiment d'une honte vive lui ôta le sommeil. Le jour le trouva se promenant devant la caserne; il attendait avec impatience l'heure de l'appel. L'appel fini, il accompagna pendant quelques centaines de pas deux de ses camarades; pour la première fois, leur société lui était agréable. Rendu enfin à lui-même:
«—J'ai beau faire, se dit-il, je ne puis voir dans ces yeux si pénétrants, mais si chastes, le pendant d'une danseuse de l'Opéra, moins les grâces.»
De toute la journée, il ne put arriver à prendre son parti sur Mme de Chasteller. Quoi qu'il fît, il ne pouvait voir en elle la maîtresse obligée de tous les lieutenants-colonels qui viendraient tenir garnison à Nancy.