Le préfet rappela au maître des requêtes les visites au général et à l'évêque. Lorsque le déjeuner finit, à une heure, Lucien monta en voiture, laissant derrière lui quatre ou cinq groupes d'amis plus ou moins sûrs du gouvernement, parqués soigneusement dans différents bureaux de la préfecture.

Coffe n'avait pas voulu suivre son ancien camarade: il comptait courir un peu la ville et s'en faire une idée, mais il eut à recevoir la visite officielle de M. le secrétaire général et de MM. les commis de la préfecture.

«—Je vais aider au débit de l'orviétan,» se dit-il, et avec son sang-froid inaltérable, il sut donnera ces messieurs une haute idée de la mission qu'il remplissait.

Au bout de dix minutes, il les renvoya sèchement, et il s'échappait pour voir la ville, quand le préfet, qui le guettait, l'empoigna au passage et l'obligea d'écouler la lecture de toutes les lettres adressées par lui au comte de Vaize au sujet des élections.

«—Ce sont des articles de journaux de troisième ordre, pensait Coffe indigné. Ça ne serait pas payé plus de douze francs par le plus piètre de nos journaux ministériels.»

Au moment où Coffe se ménageait un prétexte pour échapper au préfet, Lucien entra, suivi du général comte de Beauvoir. C'était un homme de haute taille, à figure blonde et grasse, d'une rare insignifiance, très poli, très élégant, mais qui, à la lettre, ne comprenait pas un mot de ce que l'on disait devant lui. Les élections semblaient lui avoir troublé la cervelle. À tout propos il répétait: Cela regarde l'autorité administrative. Coffe vit par ses discours qu'il en était encore à deviner l'objet de la mission de Leuwen, et cependant celui-ci, la veille au soir même, lui avait envoyé une lettre du ministre on ne peut plus explicite.

Les audiences de l'après-midi furent de plus en plus absurdes. Lucien était mort de fatigue et n'avait pas une idée. Alors il fut parfaitement convenable, et le préfet conçut une haute idée de son intelligence. Aussi bien, dans les quatre ou cinq dernières audiences, qui furent individuelles, accordées aux personnages importants, il fut parfait et de la banalité la plus convenable. Le préfet lui présenta M. le grand-vicaire Crochard. C'était un personnage maigre, à figure de pénitent, et à ses discours Lucien le jugea fait à point pour recevoir vingt-cinq louis et faire agir à sa guise une douzaine d'électeurs jésuites.

Tout alla bien jusqu'au dîner. À six heures le salon de la préfète comptait quarante-trois personnages d'élite de la ville. La porte s'ouvrit à deux battants, mais le préfet fut contrarié en voyant paraître Lucien sans uniforme. Lui, le général, les colonels, étaient en grande tenue. Excédé de fatigue et d'ennui, Lucien prit place à la droite de Mme de Riquebourg, ce qui fit faire la mine au général comte de Beauvoir. Comme on n'avait pas épargné les bûches du gouvernement, il faisait une chaleur tellement épouvantable, qu'avant la fin du dîner—qui dura sept quarts d'heure—Lucien craignit de faire une scène ou de se trouver mal.

Après dîner, il demanda la permission d'aller faire un tour dans les jardins de la préfecture; il fut obligé de dire au préfet qui s'attachait à lui et voulait le suivre:

«—Je vais donner mes instructions à M. Coffe, au sujet des lettres qu'il doit me faire signer avant le départ de la poste.