Lucien parcourut encore quelques phrases du pamphlet.
«—Vous avez raison, mon général, nous sommes au commencement d'une bataille qui peut devenir une déroute. Quoique M. Coffe et moi n'ayons pas l'honneur d'être connus de vous, nous vous demandons une confiance entière pendant les trois jours qui nous restent encore jusqu'au scrutin définitif. Je puis disposer de cent mille écus, j'ai sept à huit places à donner, et autant de destitutions à demander par télégraphe. Voilà quelles sont mes instructions, que je ne confie qu'à vous.
«—Monsieur Leuwen, répondit le général Fari, je n'aurai pas de secrets pour vous, comme vous n'en avez pas eu pour moi: il est trop tard. Si vous étiez venu il y a deux mois, si M. le préfet avait écrit moins et parlé davantage, peut-être eussions-nous pu gagner les gens timides. Tout ce qui est riche ici n'apprécie pas convenablement le gouvernement du roi, mais a une peur terrible de la république. Néron, Caligula, le diable régneraient, qu'on les soutiendrait par peur de la république. Nous sommes sûrs de 300 voix de gens riches; nous en aurions 350, mais il faut calculer sur 300 jésuites et sur 15 ou 20 jeunes gens poitrinaires ou réellement de bonne foi, qui voteront d'après les ordres de Mgr l'évêque, lequel lui-même s'entend avec le comité de Henri V. Il y a dans le département 33 ou 36 républicains décidés: s'il s'agissait de voler entre la monarchie et la république, sur 900 voix, nous en aurions 860 contre 40. Mais on voudrait que la Tribune n'en fût pas à son cent quatrième procès et surtout que le gouvernement du roi n'humiliât pas la nation à l'égard des étrangers. De là, 500 voix qu'espèrent les partisans de M. Mairobert. Le préfet n'a aucune influence personnelle et manque de rondeur apparente. Il parle trop bien, et il est incapable de séduire un bas Normand au bout d'une demi-heure de conversation. Il est terrible, même avec ses commissaires de police, qui sont pourtant à plat ventre devant lui. Voyant qu'il manquait d'influence, M. de Séranville s'est jeté dans le système des circulaires et des lettres menaçantes aux maires. J'en connais plus de quarante parmi ceux-ci que ces menaces continuelles ont fait cabrer. Il ratera son élection et, ma foi, tant mieux; il sera déplacé et nous en serons débarrassés.»
Le général, Lucien et Coffe raisonnèrent longtemps; on retournait les chiffres de toutes les façons et malgré tout on arrivait toujours pour M. Mairobert à 450 voix au moins. Une seule voix de plus donnait la majorité dans un collège de 900 électeurs.
«—Mais l'évêque doit avoir un grand vicaire favori; si l'on donnait 10.000 francs à celui-ci...
«—Il a de l'aisance et veut devenir évêque. D'ailleurs, il ne serait peut-être pas impossible qu'il fût honnête homme. Ça s'est vu.
«—Ma foi, comme il fait soleil, dit Lucien à Coffe, lorsque le général fut parti, et comme il n'est qu'une heure et demie de l'après-midi, j'ai envie de faire une dépêche télégraphique au ministre. Il vaut mieux qu'il sache la vérité.
«—Ce n'est pas un moyen de faire votre cour; cette vérité est amère. Et que pensera-t-on de vous à la cour si, après tout, M. Mairobert n'est pas nommé?
«—Ma foi, c'est assez d'être un coquin au fond, je ne veux pas l'être dans la forme. J'en agis avec M. de Vaize comme je voudrais qu'on en agît avec moi.»
Il écrivit la dépêche, Coffe l'approuva en lui faisant ôter trois mots qu'il remplaça par un seul. Lucien sortit seul pour aller à la préfecture, et monta au bureau du télégraphe. Il pria le directeur de transmettre sa dépêche sans délai, et comme celui-ci paraissait embarrassé et faisait des phrases, Lucien qui regardait sa montre et craignait les brumes dans une journée d'hiver, finit par lui parler fortement et clairement. Le directeur lui insinua qu'il ferait bien d'aller voir le préfet.