«—Il est onze heures et un quart. Il n'est pas impossible que le whist de mon oncle, le respectable Donis Disjonval, se soit prolongé jusqu'à ce moment. J'ai ma voiture en bas, voulez-vous hasarder, monsieur, une course qui peut être inutile? D'ailleurs les espions du parti anarchiste ne pourront nous voir; marcher de nuit est toujours préférable.»
Lucien suivit le président, qui parlait toujours et revenait sur le danger de prodiguer la croix; selon lui, le gouvernement pouvait tout faire avec des croix.
«—Malgré l'heure indue, je remarque beaucoup de monde.
«—Ce sont ces malheureuses élections. Vous n'avez pas idée, monsieur, du mal qu'elles font. Il faudrait que la Chambre ne fût élue que tous les dix ans; ce serait plus constitutionnel.»
Le président se jeta tout à coup à la portière en disant tout bas à son cocher d'arrêter.
«—Voilà mon oncle devant nous.»
Lucien aperçut un vieux domestique qui allait au petit pas, portant une chandelle allumée dans une lanterne ronde en fer-blanc, garnie de deux vitres d'un pied de diamètre. M. Donis Disjonval le suivait d'un pas assez ferme.
«—Il rentre chez lui, dit le président. Il n'aime pas que j'aie une voiture; laissons-le filer, puis nous descendrons.»
C'est ce qui fut fait, mais il fallut frapper longtemps à la porte de l'allée. Les visiteurs furent reconnus à travers une petite fenêtre grillée, pratiquée dans la porte, et admis enfin en présence du vieux M. Disjonval.
«—Le service du roi m'appelle auprès de vous, mon respectable oncle, et le service du roi ne connaît pas d'heure indue. Permettez que je vous présente M. le maître des requêtes Leuwen.»