Les yeux bleus du vieillard peignaient l'étonnement et presque la stupidité. Après cinq à six minutes, il engagea ces messieurs à s'asseoir, et ne parut comprendre de quoi il s'agissait qu'après un gros quart d'heure.

«—Le président prononce toujours le roi, tout court, pensait Lucien, et je parierais cent contre un que ce bon vieillard entend le roi Charles X.»

M. Donis Disjonval dit enfin, après s'être fait répéter une seconde fois tout ce que son neveu lui expliquait depuis vingt minutes:

«—Demain, je vais entendre la messe à Sainte-Gudule; à huit heures et demie, en sortant après mon action de grâces, je passerai par la rue des Carmes et monterai chez le respectable M. de Cerna. Je ne puis vous dire sûrement si ses occupations si nombreuses et si importantes, aussi ses devoirs de piété, lui permettront de me donner audience comme il le faisait il y a vingt ans, avant d'avoir tant d'affaires sur les bras. Nous étions plus jeunes alors, tout allait plus vite, les élections n'étaient pas connues. La ville ce soir a l'air en émeute comme en 1789.»

Lucien remarqua que le président n'était pas bavard en présence de son oncle; il maniait même avec assez d'adresse l'esprit du vieillard qui, sa petite tête coiffée d'un énorme bonnet, paraissait bien avoir soixante-dix ans.

«—Demain, aussitôt que j'aurai vu mon oncle, sur les huit heures et demie, dit le président à Lucien lorsqu'ils furent sortis, j'aurai l'honneur de me rendre chez vous. Mais peut-être vaudrait-il mieux, comme vous n'êtes pas connu, que vous eussiez la bonté de venir vous-même, à neuf heures un quart, chez mon cousin Maillet, 9, rue des Clercs.»

Le lendemain, à l'heure convenue, Lucien laissa le général dans sa voiture, sur le cours Napoléon, et courut chez M. Maillet. Le président y arrivait de son côté.

«—Bonnes nouvelles! M. de Cerna accorde l'entrevue à l'instant même, ou bien ce soir à cinq heures.

«—J'aime mieux tout de suite.

«—M. de Cerna prend son chocolat chez Mme Blachet, rue des Carmes, n° 7. Cette rue est très solitaire. Toutefois, si vous m'en croyez, je n'aurai pas l'honneur de vous accompagner. M. de Cerna est grand partisan du mystère et n'aime pas ce qu'il appelle la publicité inutile.