«—Ce petit ergoteur de Séranville doit être bouffi de rage contre vous, disait Coffe à Lucien, comme ils s'en allaient chez le préfet. Car enfin vous faites son métier depuis deux jours, tandis que lui écrit des centaines de lettres et en réalité ne fait rien. J'en conclus qu'à Paris il sera loué et vous blâmé, mais quoi qu'il vous fasse ce soir, ne vous mettez pas en colère. Si nous étions au moyen âge, je craindrais pour vous le poison. Je vois dans ce petit sophiste la rage de l'auteur sifflé.»
La voiture s'arrêta à la porte de l'hôtel de la préfecture. Il y avait huit ou dix gendarmes stationnés sur le premier et sur le second repos de l'escalier. Ils se levèrent quand Lucien passa. Le préfet était fort pâle, et reçut ces messieurs avec une politesse contrainte et qui ne fut pas assouplie par l'accueil empressé que chacun fit à Lucien. Le dîner se passa tristement; tout le monde prévoyait la défaite du lendemain. Chacun se disait: le préfet sera destitué ou envoyé ailleurs, et je dirai que c'est lui qui a fait tout le mal. Ce jeune blanc-bec, comme fils du banquier du ministre, est déjà maître des requêtes; ce pourrait bien être le successeur en herbe.»
Lucien mangeait comme un loup et était fort gai. Vers le milieu du second service, Coffe, à qui rien n'échappait, remarqua que le préfet s'épongeait le front à chaque instant. Tout à coup on entendit un grand bruit: c'était un courrier qui arrivait de Paris et qui entrait avec fracas dans la salle.
Machinalement, le directeur des Impositions indirectes, placé près de la porte, dit au courrier:
«—Voilà M. le préfet.—M. de Séranville se leva.
«—Ce n'est pas au préfet de Séranville que j'ai affaire, répondit le courrier d'un ton emphatique et grossier. C'est à M. Leuwen, maître des requêtes.
«—Quelle humiliation... Je ne suis plus préfet, pensa M. de Séranville, et il retomba sur sa chaise. Il appuya les deux bras sur la table, et se cacha la tête dans les mains.
«—M. le préfet se trouve mal, s'écria le secrétaire général, en regardant Lucien comme pour lui demander pardon de l'acte d'humanité qu'il allait accomplir. En effet, M. de Séranville était évanoui; on le porta près d'une fenêtre qu'on ouvrit. Pendant ce temps, Lucien s'étonnait du peu d'intérêt de la dépêche du ministre. C'était une grande lettre de M. de Vaize sur sa belle conduite à Blois; le ministre ajoutait de sa main qu'on rechercherait et punirait sévèrement les auteurs de l'émeute, et qu'il avait lui-même lu au conseil du roi la lettre de Leuwen qu'on avait trouvée fort bien.
«—Et de l'élection d'ici, pas un mot. C'était bien la peine d'envoyer un courrier.»
Il s'approcha de la fenêtre ouverte près de laquelle était le préfet auquel on frottait les tempes avec de l'eau de Cologne. Il dit un mot honnête et ensuite demanda la permission de passer un moment dans une chambre voisine avec M. Coffe.