«—Vos pouvoirs sont très grands, monsieur, dit M. de Cerna après avoir lu; ils sont faits pour donner une haute idée des missions, dont, si jeune encore, vous êtes chargé. Oserais-je vous demander si vous étiez déjà au service sous nos rois légitimes, avant la fatale...

«—Permettez-moi, monsieur, de vous interrompre. Je respecte toutes les opinions professées par un galant homme, et c'est à ce titre que je me sentirai disposé à honorer les vôtres.»

Après cinquante minutes de discussion, M. de Cerna prit un air hautain et impertinent.

«—Il est trop tard, dit-il; mais au lieu de rompre la conférence, il chercha à convertir Lucien. Notre héros était sur la défensive et tâchait d'amener l'idée d'argent. Il ne se défendit pas avec trop d'obstination. Dans le cours de la conversation, il parla des millions de son père et remarqua que c'était la seule chose qui fit impression sur M. de Cerna.

«—Vous ôtes jeune, mon fils; permettez-moi ce nom qui comporte l'expression de mon estime. Songez à votre avenir. Je crois bien que vous n'avez pas vingt-cinq ans encore.

«—J'en ai vingt-six passés.

«—Eh bien, mon fils, sans vouloir le moins du monde médire de la bannière sous laquelle vous combattez, et en me réduisant à ce qui est strictement nécessaire pour l'expression de ma pensée—d'ailleurs pleine de bienveillance pour vos intérêts dans ce monde et dans l'autre—croyez-vous une cette bannière flottera encore la même dans quatorze ans d'ici, quand vous serez parvenu à quarante ans, à cet âge de maturité qu'un homme sage doit toujours avoir devant les yeux, comme le point décisif de la carrière? Si vous daignez revenir voir un pauvre vieillard, ma porte vous sera toujours ouverte. Je quitterai tout pour ramener au bercail un homme de votre importance dans le monde, et qui, si jeune, développe une telle maturité de pensée. Car moins je partage vos illusions sur le compte d'un roi élevé par la révolte, plus j'ai été bien placé pour juger du talent que vous avez déployé pour amener une conclusion.»

Lucien alla rendre compte de tout au général Fari, cloué à son hôtel par les rapports qu'il recevait de tous côtés. De là, il monta au bureau du télégraphe et expédia la dépêche suivante:

«La nomination de M. Mairobert est regardée comme certaine. Voulez-vous dépenser cent mille francs et avoir un légitimiste au lieu de M. Mairobert? En ce cas, adressez une dépêche au receveur.»

À cinq heures, il était mort de fatigue; il n'avait, pas pris un seul instant de repos. Cette journée pouvait bien compter comme la plus active de sa vie. Il lui restait encore la corvée de dîner à la préfecture; le petit lieutenant l'avait averti que les deux meilleurs espions du préfet étaient à ses trousses.