«—Un homme qui trahirait le gouvernement, dit le général, ne pourrait pas faire mieux que vous, monsieur le préfet, et c'est ce que je vais écrire au ministre. Adieu, monsieur.»
À minuit et demi, en sortant de la préfecture, Lucien voulait apprendre ce beau résultat à M. de Cerna.
«—Si vous m'en croyez, monsieur Leuwen, attendez à demain matin, après votre dépêche télégraphique. Laissons ces alliés suspects. D'ailleurs ce petit animal de préfet peut se raviser.»
À cinq heures et demie, le lendemain, Lucien attendait le jour dans le bureau du télégraphe. Dès qu'on put voir clair, la dépêche suivante fut expédiée:
«—Le préfet a refusé ses 389 voix à M. de Crémieux. Le concours des 70 à 80 voix que le général Fari et M. Leuwen attendaient des légitimistes devient inutile, et M. Hampden va être élu.»
Lucien, mieux avisé, n'écrivit pas à MM. Disjonval et de Cerna, mais il alla les voir et leur expliqua le malheur survenu, avec tant de simplicité et de sincérité évidente, que ces messieurs, qui connaissaient le génie du préfet, finirent par croire à la bonne foi de Leuwen.
«—L'esprit de ce petit préfet des grandes journées, dit M. de Cerna, est comme les cornes des boues de mon pays: noir, dur et tortu.»
Le pauvre Lucien était tellement emporté par l'envie de ne pas passer pour un coquin, qu'il supplia M. Disjonval d'accepter de sa bourse le remboursement des frais qu'avait pu entraîner la convocation extraordinaire des électeurs légitimistes. M. Disjonval refusa, mais avant de quitter la ville de Caen, Lucien lui fit remettre 500 francs par le président Donis d'Angel.
Le grand jour de l'élection, à dix heures, le courrier de Paris apporta cinq lettres, annonçant que M. Mairobert était mis en accusation à Paris comme facteur du grand mouvement insurrectionnel républicain dont on parlait alors. Aussitôt douze des négociants les plus riches déclarèrent qu'ils ne donneraient pas leurs voix à M. Mairobert.
«—Voilà qui est bien digne du préfet, dit le général à Lucien avec lequel il avait repris le poste d'observation vis-à-vis de la salle d'élections. Il serait plaisant après tout que ce petit sophiste réussit. C'est bien alors, ajouta-t-il avec la gaieté et la générosité d'un homme de cœur, que pour peu que le ministre fût votre ennemi, et eût besoin d'un boue émissaire, vous joueriez un joli rôle.