«—Je vous demande pardon. Y a-t-il longtempsque je suis tombé dans cette rêverie?

«—Trois minutes au moins, répondit-elle avec un air de bonté, mais à cette bonté qu'elle tenait à marquer, se mêlait un peu du reproche de la femme d'unministre puissant qui n'est pas accoutumée à de pareilles distractions, et en tête-à-tête encore.

«—C'est que je suis sur le point d'éprouver pour vous, madame, un sentiment trop tendre, et je me le reprochais...»

Après cette petite coquinerie, comme il n'avait plus rien à dire à Mme de Vaize, il ajouta encore quelques mots polis, et la laissa toute rouge et tout émue, pour aller s'enfermer dans son bureau.

«—J'oublie de vivre. Ces sottises d'ambition me distraient de la seule chose au monde qui ait de la réalité pour moi. C'est drôle de sacrifier son cœur à l'ambition, tout en n'étant pas ambitieux!... Il faut aller à Nancy. Attendons d'abord mon père qui revient un de ces jours. C'est un devoir, et puis je serais bien aise d'avoir son opinion sur ma conduite à Caen, tant sifflée au ministère.»

Le plaisir d'aller à Nancy changea le cours de ses pensées et le rendit, le soir, chez Mme Grandet, extrêmement brillant. Dans le petit salon ovale, au milieu de trente personnes peut-être, il fut le centre de la conversation et fit cesser tous les entretiens particuliers pendant vingt minutes au moins. Ce succès électrisa Mme Grandet.

«—Avec deux ou trois hommes comme celui-ci, chaque soirée, mon salon sera le premier de Paris.»

Comme on passait au billard, elle se trouva à côté de Lucien, séparée du reste de la société.

«—Que faisiez-vous le soir, pendant cette course en province?

«—Je pensais à une jeune femme de Paris pour laquelle j'ai une grande passion.»