«—Enfin, je suis venu à bout de ce caractère de feu, disait celui-ci: je l'ai maté. À cause de son fils, le voilà à mes pieds.»
Le résultat de ce raisonnement fut un brin de supériorité pris par le ministre à l'égard du député de l'Aveyron, à qui la nuance n'échappa point et dont il fit ses délices. Comme M. de Vaize ne faisait pas sa société des gens d'esprit, et pour cause, il ne sut pas l'étonnement que causait le changement d'habitudes de M. Leuwen parmi ces hommes actifs et fins qui font leur fortune par le gouvernement. Mme Leuwen ne revenait pas de son étonnement; tous les jours, il y avait à dîner cinq on six députés au moins, à qui il adressait des propos dans ce genre:
«—Ce dîner, que je vous prie d'accepter toutes les fois que vous ne serez pas invités chez les ministres ou chez le roi, coûterait plus de 80 francs par tête dans les grands restaurants. Par exemple, voilà un turbot...»
Et là-dessus l'histoire du turbot, le prix qu'il avait coûté, sa provenance, etc...
«—Lundi passé, ce même turbot, et quand je dis le même, je me trompe... celui-ci s'agitait dans la mer de la Manche, mais un turbot de même poids et aussi frais eut coûté dix francs de moins...»
Et il évitait de regarder sa femme en débitant ces belles choses.
Il ménageait avec un art infini l'attention de ses députés. Presque toujours il leur faisait part de ses réflexions comme celle sur le turbot ou bien d'anecdotes dans lesquelles des cochers de fiacre menaient à la campagne des imprudents qui ne connaissaient pas les rues de Paris. Mais il réservait toutes les forces d'esprit de ces messieurs pour cette idée difficile qu'il présentait de mille façons différentes:
«—L'union fait la force. Si ce principe est vrai partout, il l'est surtout dans les assemblées délibérantes. Il n'y a d'exceptions que lorsqu'il y a un Mirabeau et un général Foy. Mais qui est-ce qui est Mirabeau? Pas moi, pour sûr. Nous comptons pour quelque chose si aucun de nous ne tient avec opiniâtreté à sa manière de voir. Nous sommes vingt amis. Eh bien! il faut que chacun de nous pense comme pense la majorité, qui est de onze. Demain on mettra un article de loi en délibération dans la Chambre. Après dîner, ici, entre nous, mettons en délibération cet article de loi. Pour moi, qui n'ai sur vous d'autre avantage que celui de connaître les roueries de Paris depuis quarante-cinq ans, je sacrifierai toujours ma pensée à celle de la majorité de mes amis, car enfin, quatre yeux voient mieux que deux. Nous mettons donc en délibération l'opinion qu'il faudra avoir demain; si nous sommes vingt, comme je l'espère, et que onze d'entre nous disent oui, il faut absolument que les neuf autres disent oui, quand même ils seraient passionnément attachés au non. C'est là le secret de notre force. Et si jamais nous arrivons à réunir trente voix, sûres, les ministres n'auront plus aucune grâce à nous refuser. Nous ferons un mémorandum des choses que chacun de nous désire le plus obtenir pour sa famille... Je parle de choses faisables. Lorsque chacun de nous aura obtenu une grâce, de valeur à peu près égale, nous passerons à une seconde liste. Que dites-vous, messieurs, de ce plan de campagne législative?»
M. Leuwen avait choisi les vingt députés les plus dénués de relations, les plus étonnés de leur séjour à Paris, les plus lourds d'esprit. Pour leur expliquer cette théorie, il les invitait à dîner. Ils étaient presque tous du Midi, quelques Auvergnats, ou gens habitant sur la ligne de Perpignan à Bordeaux. La grande affaire de M. Leuwen était de ne pas offenser leur amour-propre; quoique cédant partout et en tout, il n'y réussissait pas toujours. Il avait un coin de bouche moqueur qui les effarouchait; deux ou trois trouvèrent qu'il avait l'air de se moquer d'eux et s'éloignèrent de ses dîners. Il les remplaça heureusement par ces députés à trois lits et à quatre filles, et qui veulent placer fils et gendres.
Un mois environ après l'ouverture de la session et à la suite d'une vingtaine de dîners, il jugea sa troupe assez aguerrie pour la mener au feu. Un jour, après un excellent dîner, il les fit passer dans une chambre à part el voter gravement sur une question d'importance que l'on devait discuter le lendemain. Malgré toute la peine qu'il se donna pour faire comprendre, d'une façon indirecte d'ailleurs, de quoi il s'agissait à ses députés, au nombre de dix-neuf, douze votèrent pour le côté absurde de la question. M. Leuwen leur avait promis d'avance de parler en faveur de la majorité. À la vue de cette absurdité, il eut une faiblesse humaine: il chercha à éclairer cette majorité par des explications qui durèrent une heure et demie. Il fut repoussé avec perte. Le lendemain, intrépidement, et pour son début à la Chambre, il soutint une sottise palpable. Il fut secoué dans tous les journaux, à peu près sans exception, mais la petite troupe lui sut un gré infini.