Nous supprimons les détails infinis et aussi les soinsque lui coûtait son troupeau de fidèles. Par peur qu'on ne séduisît ses Auvergnats, il allait quelquefois avec eux chercher une chambre garnie, ou marchander chez les tailleurs qui vendaient des pantalons tout faits dans les passages. S'il l'eût osé, il les aurait logés, comme il les nourrissait à peu près. Avec des soins de tous les jours qui, par leur extrême nouveauté, l'amusaient, il arriva rapidement à vingt-neuf voix. Alors M. Leuwen prit le parti de n'inviter jamais un député à dîner qui ne fût de ces vingt-neuf; presque chaque jour il en amenait de la Chambre, après la séance, une berline toute pleine. Un journaliste de ses amis feignit de l'attaquer en proclamant l'existence de la Légion du Midi, forte de vingt-neuf membres. La seconde fois que cette légion eut l'occasion de révéler son existence, M. Leuwen la fit délibérer la veille, après dîner, et fidèles à leur instinct, dix-neuf députés votèrent pour le côté absurde de la question. Le lendemain, le député montait à la tribune et le parti absurde l'emporta dans la Chambre à une majorité de huit voix. Nouvelles diatribes dans les journaux contre la Légion du Midi.

Comme M. Leuwen avait des amis aux Finances, il distribua parmi ses fidèles une direction de poste dans un village du Languedoc, et deux distributions de tabac. Trois jours après, il essaya de ne point mettre en délibération, faute de temps, une question à laquelle un ministre attachait un intérêt personnel. Ce ministre arrive à la Chambre en grand uniforme, radieux et sur de son fait; il va serrer la main à ses amis et caresse du regard les bancs de ses fidèles. Le rapporteur paraît et conclut en faveur du ministre. Un juste-milieu furibond succède et appuie le rapporteur. La Chambre s'ennuyait et allait approuver le projet à une forte majorité. Les députés de la Légion ne savaient que penser. Alors M. Leuwen, libre de son opinion, monte à la tribune et, malgré la faiblesse de sa voix, obtient une attention religieuse. Il trouve, dès le début de son discours, trois ou quatre traits fins et méchants. Le premier fit sourire quinze ou vingt députés voisins de la tribune, le second fit rire d'une façon sensible et produisit un murmure de plaisir, le troisième, à la vérité fort méchant, fit rire aux éclats. Le ministre intéressé demanda la parole et parla sans succès. Le comte de Vaize, accoutumé au silence de la Chambre, vint au secours de son collègue. C'était ce que M. Leuwen souhaitait avec passion depuis deux mois; il alla supplier son collègue de lui céder son tour. Comme le comte de Vaize avait répondu assez bien à une des plaisanteries de M. Leuwen, celui-ci demanda la parole pour un fait personnel. Le président la lui refuse, alors la Chambre la lui accorde au lieu d'un autre député qui cède son tour. Ce second discours fut un triomphe pour M. Leuwen. Il se livra à toute sa méchanceté et trouva contre M. de Vaize des traits d'autant plus cruels qu'ils étaient inattaquables dans la forme. Huit ou dix fois, la Chambre entière éclata de rire, trois ou quatre fois elle le couvrit de bravos. Comme sa voix était très faible, on eût entendu, pendant qu'il parlait, voler une mouche dans la salle. C'était un succès pareil à ceux que l'aimable Andrieux obtenait jadis aux séances publiques de l'Académie. M. de Vaize s'agitait sur son banc, et faisait signe tour à tour aux riches banquiers membres de la Chambre et amis de M. Leuwen. Il était furieux et parla de duel à ses collègues.

«—L'odieux serait si grand, si vous arriviez à tuer ce petit vieillard, qu'il retomberait sur le ministère tout entier,» lui dit le ministre de la guerre.

Le succès de M. Leuwen dépassa toutes les espérances. Son discours—si l'on peut appeler ainsi une diatribe méchante, charmante, piquante—était le débordement d'un cœur ulcéré qui s'est contenu pendant deux mois; il marqua la séance la plus agréable que la session eût offerte jusque-là. Personne ne put se faire écouter après qu'il fut descendu de la tribune.

Il n'était que quatre heures et demie; après un moment de conversation, tous les députés s'en allèrent et laissèrent seul, avec le président, un lourd juste-milieu qui essayait de combattre la brillante improvisation de M. Leuwen. Horriblement fatigué, celui-ci alla se mettre au lit. Mais il fut un peu ranimé le soir, vers les neuf heures, quand il eut ouvert sa porte. Les compliments pleuvaient, des députés qui ne lui avaient jamais parlé venaient le féliciter et lui serrer la main.

«—Demain, si vous m'accordez la parole, je traiterai à fond le sujet, leur disait-il.

«—Mais, mon ami, vous voulez vous tuer,» répétait Mme Leuwen, fort inquiète.

La plupart des journalistes vinrent dans la soirée lui demander son discours; il leur montra une carte à jouer, sur laquelle il avait marqué cinq idées à développer. Quand ils virent que le discours avait été réellement improvisé, leur admiration fut sans bornes. Le nom de Mirabeau fut prononcé sans rire. À dix heures, le sténographe du Moniteur vint apporter le discours à corriger.

«—Cela me dispensera de reparler demain,» et il ajouta cinq ou six phrases d'un bon sens profond, dessinant clairement l'opinion qu'il voulait faire prévaloir.

Ce qu'il y avait de plus plaisant, c'était l'enchantement des députés de sa réunion, qui assistèrent à ce triomphe pendant toute la soirée; ils croyaient tous avoir parlé et lui fournissaient les arguments qu'il aurait dû faire valoir. M. Leuwen admirait ces arguments avec sérieux.