«—Toi qu'il est, répondit M. Leuwen avec ce sérieux plaisant qui le rendait si attrayant, Anselme vaut mieux pour les affaires que M. Grandet. Après qu'on lui aura accordé un mois pour se guérir de son étonnement, il décidera cent fois plus intelligemment dans les grandes questions, où il faut un vrai bon sens, que ce M. Grandet. Mais Anselme n'a pas une femme qui soit sur le point de servir de manteau à Lucien. En portant Anselme au ministère de l'Intérieur, tout le monde ne verrait pas que c'est Lucien que je fais ministre en sa personne.
«—Ah! que m'apprenez-vous! s'écria Mme Leuwen, avec un accent de véritable douleur. Lucien va être la victime de cet esprit sans repos, de cette femme qui court après le bonheur comme une âme en peine, et ne l'atteint jamais.
«—C'est la plus jolie femme de Paris, ou du moins la plus brillante. Elle ne pourra pus avoir un amant sans que tout le monde le sache, et pour peu que cet amant ait déjà un nom un peu connu, cette liaison le mettra au premier rang. Je le placerai auprès de Grandet, ministre, comme secrétaire général. Si l'on me refuse ce titre à cause de son âge, la place restera vacante, et sous le nom de secrétaire intime il en remplira les fonctions. Il se cassera le cou dans un an, ou il se fera une réputation. Quant à moi, je tire mon épingle du jeu. On verra que j'ai fait Grandet ministre uniquement parce que mon fils n'était pas encore en âge de l'être. Si je n'y réussis pas, je n'aurai point de reproches à me faire: la fortune ne frappait donc pas à ma porte. Si j'emporte le Grandet, me voilà hors d'embarras pour six mois.
«—M. Grandet pourra-t-il se maintenir?
«—Il y a des raisons pour, il y en a contre. Il aura les sots pour lui, et un train de maison à dépenser pour cent mille francs par an en sus de ses appointements. Il ne lui manquera que de l'esprit dans les discussions, et du bon sens dans les affaires.
«—Excusez du peu, fit Mme Leuwen en souriant.
«—Au demeurant, le meilleur fils du monde. À la Chambre, il parlera comme vous savez. Il lira comme un laquais les excellents discours que je commanderai aux meilleurs faiseurs, à cent louis par discours réussi. Je parlerai aussi: aurais-je du succès pour la défense comme j'en ai eu pour l'attaque? C'est ce qui sera curieux de voir. Celle incertitude m'amuse. Mon fils et le petit Coffe me feront les carcasses de mes discours.»
À quelques jours de là, M. Leuwen alla voir Mme Grandet et lui tint ce discours:
«—Permettez-moi, madame, un langage tout de sincérité, exempt de tout vain déguisement... comme si déjà vous faisiez partie de la famille...»
Ici M. Leuwen retint à grand'peine un coup d'œil malin.