«—Ai-je besoin de vous demander une discrétion absolue? M. le comte de Vaize est aux écoutes. Un seul mot, recueilli par un de ses espions, pourrait déranger ou gâter à tout jamais nos petites affaires.

«M. Grandet est, ainsi que moi, à la tête de la Banque, et depuis juillet, la Banque est à la tête de l'État. La bourgeoisie a remplacé le faubourg Saint-Germain et la Banque est la noblesse de la classe bourgeoise. M. Laffitte, en se figurant que tous les hommes étaient des anges, nous a fait perdre le ministère; les circonstances actuelles appellent la haute banque à ressaisir l'empire et à reprendre le ministère, par elle-même ou par ses amis. On accusait les banquiers d'être bêtes: l'indulgence de la Chambre a bien voulu me mettre à même de prouver le contraire. Nous savons affubler nos adversaires politiques de mots difficiles à faire oublier. Je sais mieux que personne que ces mots ne sont pas des raisons, mais la Chambre n'aime pas les raisons.

«—C'est ce que dit M. Grandet.

«—Il a des idées assez justes, mais, puisque vous me permettez le langage de l'amitié la plus intime, je vous avouerai que sans vous, madame, je n'eusse jamais songé à M. Grandet. Je vais vous parler brutalement: vous croyez-vous assez de crédit sur lui pour le diriger dans toutes les actions capitales de son ministère? Il lui faut toute votre habileté pour ménager le maréchal, ministre de la guerre. Le roi tient à l'armée et le maréchal seul peut l'administrer et la contenir. Or, il aime l'argent, il veut beaucoup d'argent, et c'est au ministre des Finances à fournir cet argent. L'argent est non seulement le nerf de la guerre, mais encore de cette espèce de paix armée dont nous jouissons depuis juillet. Outre l'armée, indispensable contre les ouvriers, il faut donner des places à tout l'état-major de la bourgeoisie. Il y a là six mille bavards qui feront de l'éloquence contre vous, si vous ne leur fermez pas la bouche avec une place de 5.000 ou 6.000 francs. Mais je ne puis néanmoins vous donner ce ministère comme je vous donnerais ce bouquet de violettes. Le roi lui-même, dans nos habitudes actuelles, ne peut vous faire un tel don. Un ministre, au fond, ne doit être élu que par cinq ou six personnes, dont chacune a plutôt le veto sur le choix des autres, que le droit absolu de faire triompher son candidat. N'oubliez pas, madame, qu'il faut plaire tout à fait au roi, plaire à peu près à la Chambre, et enfin ne pas trop choquer cette pauvre Chambre des pairs. Avant d'estimer mon degré de dévouement à vos intérêts, cherchez à vous faire une idée nette de cette portion d'influence que, pour deux ou trois fois vingt-quatre heures, le hasard a mise dans mes mains.

«—Je crois en vous, et beaucoup, et admettre avec vous une discussion sur un pareil sujet n'en est pas une faible preuve. Mais entre la confiance en votre génie et en votre fortune, et les sacrifices que vous semblez exiger, il y a loin.

«—Je serais au désespoir de blesser le moins du monde cette charmante délicatesse de votre sexe. Mais Mme de Chevreuse, la duchesse de Longueville, toutes les femmes qui ont laissé un nom dans l'histoire, et, ce qui est plus réel, qui ont établi la fortune de leur maison, ont eu quelquefois des entretiens avec leur médecin. Eh bien, je suis, moi, le médecin de l'âme, le donneur d'avis à la noble ambition qui vous tourmente à cette heure.»

M. Leuwen se leva.

«—Ma chère belle, les moments sont précieux. Vous voulez me traiter comme un de vos adorateurs et chercher à me faire perdre la tête; je vous certifie que je n'ai plus de tête à perdre et je vais chercher fortune ailleurs.

«—Vous êtes un cruel homme. Eh bien! parlez.

«—Voici, et en très peu de mots. J'aiderai M. Grandet à devenir ministre de l'Intérieur, à condition que mon fils Lucien soit son secrétaire général. Voyez, réfléchissez! Si vous ne voulez pas de mon idée, je m'arrangerai autrement.»