Quelques moments après le départ de M. Leuwen, Mme Grandet rapportait à son mari l'entretien qu'elle venait d'avoir.
«—Vous sentez-vous le courage de prendre le fils de M. Leuwen pour votre secrétaire général?
«—Comment? Un lieutenant de lanciers, secrétaire général? Mais c'est un rêve! Cela ne s'est jamais vu! Où est la gravité?
«—Hélas, nulle part! Il n'y a plus de gravité dans nos mœurs! C'est déplorable.
M. Leuwen m'a posé cet ultimatum.
«—Prendre pour secrétaire général un petit sournois qui s'avise aussi d'avoir des idées, qui jouera auprès de moi le rôle que M. de Renneville jouait auprès de M. de Villèle. Je ne me soucie point d'un ennemi intime.»
Mme Grandet eut à supporter pendant vingt minutes les phrases oiseuses d'un sot qui cherchait à placer du Montesquieu et qui avait l'intelligence bouchée par cent mille livres de rente. Enfin, M. Grandet, comprenant qu'il ne pouvait avoir quelque chance d'arriver au ministère que par l'entremise de M. Leuwen, consentit à laisser la place de secrétaire général à la disposition de celui-ci.
«—Tous ces tripotages ne me conviennent guère, ajouta-t-il gravement. Dans une administration loyale, chacun doit occuper les places que lui valent ses mérites.»
Par l'entremise de Lucien, il fut présenté dès le lendemain au vieux maréchal, lequel, rempli de bon sens et de vigueur quand il ne se laissait pas engourdir par la paresse ou par l'humeur, avait fait à ce futur collègue quatre ou cinq questions brusques, auxquelles M. Grandet, peu accoutumé à s'entendre parler aussi nettement, répondit par des phrases. Sur quoi le maréchal, qui détestait les phrases, d'abord parce qu'elles sont détestables et ensuite parce qu'il ne savait pas en faire, lui avait tourné le dos. M. Grandet était rentré chez lui pale et désespéré. Sa femme l'avait accablé de flatteries, l'avait consolé de son mieux, mais pris sur-le-champ la ferme opinion que M. Leuwen l'avait trahie. Lorsque celui-ci lui raconta ce qui s'était passé chez le maréchal, les platitudes, les fausses grâces, le vide de M. Grandet—mais en adoucissant toutefois la vérité, Mme Grandet lui fit entendre avec un froid dédain qu'elle était convaincue qu'il la trahissait.
M. Leuwen se conduisit comme un jeune homme; il fut au désespoir de cette accusation, et pendant trois jours son unique affaire fut de prouver à M. Grandet son injustice. Ce qui compliquait la question, c'est que le roi, qui, depuis cinq ou six mois devenait chaque jour plus ennemi des décisions promptes, avait envoyé quelqu'un de sa famille chez le ministre des Finances, afin de moyenner un arrangement avec le vieux maréchal, sauf, si le raccommodement ne lui convenait plus, à lui, le roi, de désavouer la démarche. L'entente se fit, car le maréchal tenait beaucoup à ce qu'une certaine fourniture de chevaux lui entièrement soldée avant sa sortie du ministère. M. Salomon G..., le chef de celle entreprise, avait sagement stipulé que les cent mille francs promis au maréchal et les bénéfices auxquels il avait droit, ne lui seraient payés qu'avec les fonds provenant de l'ordonnance de solde, signée par M. le ministre des Finances. Le roi connaissait bien cette spéculation sur les chevaux, mais il ignorait ce détail.