«—Je suis donc bien sûr de lui pardonner! Telle qu'elle est, elle est encore pour moi la seule femme qui existe...
«Je crois qu'il y aura plus de délicatesse à ne jamais laisser soupçonner que je connais les suites de sa faiblesse. Elle m'en parlera elle-même, si elle veut m'en parler.
«Ce» stupide travail de bureau me prouve au moins que je puis gagner ma vie et celle de ma femme. Je ne suis plus ce jeune sous-lieutenant de lanciers allant rejoindre son régiment à Nancy, esclave alors de cent petites faiblesses de vanité, et encore regimbant sous ces mots de mon cousin: «Oh! trop heureux d'avoir un père qui te donne du pain!» Faisons comme tout le monde, laissons de côté la moralité de nos actions officielles...»
Ces pensées de Lucien étaient tout son bonheur. L'image de Mme de Chasteller, si présente à sa mémoire, les accords de la musique et les pas divins et pleins de grâce de Mlle Essler, firent de cette soirée, passée dans un coin de loge, une des plus heureuses de sa vie.
Le lendemain, il monta dans un hôtel garni, prit un petit appartement, paya, et comme son hôte insistait pour voir son passeport, il se mit d'accord avec lui en assurant qu'il ne coucherait pas cette première nuit et que le lendemain il apporterait ses papiers. Il se promena avec délices dans ce joli petit appartement dont les plus beaux meubles étaient cette idée: «Ici je suis libre!» Il s'amusa comme un enfant du faux nom qu'il donnerait dans cet hôtel. On pense bien qu'au milieu de ces préoccupations, il n'eut pas la moindre tentation d'aller s'asphyxier dans les idées épaisses du salon de Mme Grandet, et encore moins se soumettre à ses serrements de main.
La confidence de son père, au sujet du marché fait avec celle-ci, fut une grande faute chez cet homme adroit, il est vrai, admirable d'expédients mais trop de premier mouvement pour être politique. Lucien avait le défaut et la haute imprudence d'être naturel dans l'intimité, même quand cette intimité n'était pas amenée par un amour vrai. Dissimuler avec un être, qu'il voyait pendant quatre heures tous les jours, lui eût été insupportable. Ce défaut, joint à sa mine naïve, fut d'abord pris pour de la bêtise, et lui valut ensuite l'étonnement et l'intérêt de Mme Grandet, ce dont il se serait bien passé. Car s'il y avait dans Mme Grandet la femme ambitieuse, parfaitement raisonnable, soigneuse de la réussite de ses projets, il y avait aussi un cœur de femme qui jusque-là n'avait jamais aimé. Par hasard, ce naturel de Lucien était ce qu'il y avait de mieux calculé pour faire naître un vrai sentiment dans ce cœur toujours sec.
Il faut avouer qu'en arrivant à la seconde demi-heure d'une visite, il parlait peu et pas très bien s'il n'osait pas se permettre de dire ce qui lui passait par la tête. Cette habitude, antisociale à Paris, avait été voilée jusqu'à cette époque de sa vie, parce qu'à l'exception de Mme de Chasteller, personne n'avait été intime avec Lucien, et jamais on ne l'avait vu prolonger une visite plus de vingt minutes. Sa manière de vivre avec Mme Grandet vint mettre à découvert ce défaut cruel, le mieux fait de tous pour casser le cou à la fortune d'un homme! Malgré des efforts incroyables, il était absolument hors d'état de dissimuler un changement d'humeur: il n'y avait pas, au fond, de caractère plus inégal que le sien. Ce défaut, voilé en partie par les manières les plus simples et toutes les habitudes d'une excellente éducation et d'une politesse exquise, enseignée par une mère, femme d'esprit, avait été jadis un charme aux yeux de Mme de Chasteller. Pour Lucien, le souvenir d'une idée qui lui était chère, une journée de vent du nord avec des nuages sombres, la vue soudaine de quelque nouvelle canaillerie, ou tel autre événement aussi peu rare, suffisaient pour en faire un autre homme.
Pendant la soirée passée à l'Opéra,—cette soirée délicieuse où il avait vécu ses projets d'avenir et qui avait l'ait une révolution dans son cœur,—Mme Grandet avait régné comme à l'ordinaire dans son salon. Cependant l'absence de son soupirant habituel l'avait d'abord étonné, puis l'avait entraînée dans la colère la plus vive. Elle n'avait pu s'occuper un seul instant d'un autre être que de Lucien. Une telle constance d'attention était chose inouïe chez elle. L'état dans lequel elle se voyait bétonnait un peu, mais elle était fermement persuadée que la fierté seule ou l'orgueil blessé était la cause unique de son agitation. Elle interrogeait son monde avec un parler bref, un sein haletant et des yeux à paupières contractées et immobiles, et qui n'avaient jamais eu cet éclat que par l'effet d'une douleur physique. Elle charma l'assistance. Avec tous, Grandet n'osait pas également prononcer le nom sur lequel son attention était fixée ce soir-là, mais elle engageait ces messieurs dans les récits infinis, espérant toujours que le nom de Lucien paraîtrait comme circonstance accessoire.
Mgr le prince royal avait fait annoncer une partie de chasse dans la foret de Compiègne; il s'agissait de forcer des chevreuils. Mme Grandet savait que Lucien avait parié 25 louis contre 70, que le premier chevreuil serait forcé en moins de vingt et une minutes après la vue. Il avait été introduit en si haute société par le vieux maréchal, ministre de la guerre. Aucune distinction n'était alors plus flatteuse pour un jeune homme. Le prince royal avait expressément désigné le nombre de dix personnes, car un des hommes de lettres de sa chambre venait de découvrir que monseigneur, fils de Louis XIV et Dauphin de France, n'admettait que ce nombre de courtisans à ses chasses au loup.
«—Se pourrait-il, se disait Mme Grandet, que le prince royal eût fait dire à l'improviste qu'il recevrait ce soir les chasseurs invités?»