«—J'avouerai mes torts, monsieur, mais pourtant ce qui m'arrive est flatteur pour vous. La cour que vous me faisiez me flattait, m'amusait, mais me semblait absolument sans danger. Mais mon cœur a changé!»

Ici Mme Grandet rougit profondément; elle n'osait pas regarder Lucien.

«—J'ai eu le malheur de m'attacher à vous. Peu de jours ont suffi pour changer mon cœur à mon insu. J'ai oublié le juste soin d'élever ma maison; un autre sentiment a dominé ma vie. L'idée de vous perdre, l'idée surtout de n'avoir pas votre estime, est intolérable pour moi. Je suis prête à tout sacrifier pour reconquérir cette estime.»

Elle se cacha de nouveau la figure derrière son mouchoir, osa dire:

«—Je vais rompre avec M. votre père, renoncer aux espérances du ministère... mais ne vous séparez pas de moi!»

En lui disant ces derniers mots, Mme Grandet lui tendit la main avec une grâce et un charme extraordinaires.

«—Cette grâce, ce changement étonnant chez une femme si fière, c'est votre mérite qui en est l'auteur, lui disait la vanité.»

La méfiance ajoutait:

«—Voilà une femme admirablement belle et qui, sans doute, compte sur l'effet de sa beauté. Tâchons de n'être pas dupe. Voyons: Mme Grandet prouve son amour par un sacrifice assez pénible, celui de la fierté de toute sa vie. Il faut donc croire à cet amour... Mais doucement. Il faudra que cet amour résistât à des épreuves un peu plus décisives et d'une durée un peu plus longue que ce qui vient d'avoir lieu jusqu'ici.»

Il faut avouer que la figure de Lucien n'était point du tout celle d'un héros de roman, pendant qu'il se livrait à ces sages raisonnements. Il avait plutôt l'air d'un banquier qui pèse la convenance d'une grande opération.