«—La vanité de Mme Grandet peut regarder comme le pire des maux celui d'être quittée; elle doit tout sacrifier pour éviter cette humiliation, même les intérêts de son ambition. Il se peut fort bien que ce ne soit pas l'amour qui fasse ces sacrifices, mais tout simplement la vanité, et la mienne serait bien aveugle si elle se glorifiait d'un triomphe d'une nature aussi douteuse. Au bout du compte, sa présence ici m'importune; je me sens incapable de me soumettre à ses exigences. Son salon m'ennuie, et c'est ce qu'il s'agit de lui faire entendre avec politesse.
«—Madame, je ne m'écarterai pas avec vous des égards les plus respectueux. Le rapprochement qui nous a placés, pour un instant, dans une position intime, a pu être la suite d'un malentendu, d'une erreur. Mais je n'en suis pas moins votre obligé. Je me dois à moi-même, Madame, je dois encore plus à mon respect pour le lien qui nous a unis, l'aveu de la vérité. Le dévouement, la reconnaissance, remplissent mon cœur, mais je n'y trouve plus d'amour.»
Mme Grandet le regardait avec des yeux grands ouverts, mais dans lesquels l'extrême attention suspendait les larmes.
Après un petit silence, elle se remit à pleurer sans nulle retenue. Elle considérait Lucien, et elle osa dire ces étranges paroles:
«—Tout ce que tu dis est vrai, je mourais d'ambition et d'orgueil. Me voyant extrêmement riche, le but de ma vie était de devenir une femme titrée; j'ose t'avouer ce ridicule amer. Ce n'est pas de cela que je rougis en ce moment. C'est par ambition uniquement que je me suis occupée de toi. Mais je meurs d'amour. Je suis une indigne, humilie-moi, je mérite tous les mépris. Je meurs d'amour et de honte. Je tombe à tes pieds, je te demande pardon! Je n'ai plus ni ambition, ni orgueil. Dis-moi ce que tu veux que je fasse à l'avenir. Je suis à tes pieds, humilie-moi tant que tu voudras! Plus tu m'humilieras, plus tu seras humain avec moi!...
«—Tout cela est encore de l'affectation,» se disait Lucien, qui n'avait jamais vu de scène de cette force.
Elle était à ses pieds; lui, debout, essayait de la relever. Arrivée à ces derniers mots, il s'aperçut qu'elle faiblissait. Comme il faisait un effort pour la remettre debout, il sentit tout à coup le poids de son corps. Elle était profondément évanouie. Lucien était embarrassé, mais point touché. Son embarras venait, uniquement de la crainte de manquer à ce précepte de sa morale: Ne jamais faire de mal inutile.
Il lui vint une idée ridicule, en cet instant, qui coupa court à tout autre attendrissement. L'avant-veille on était venu quêter chez Mme Grandet—qui avait une terre dans les environs de Lyon—pour les malheureux prévenus du Procès d'avril, que l'on allait transférer de la prison de Perrache à Paris, par le froid, et qui n'avaient pas d'habits.
«—Il m'est permis, messieurs, avait-elle dit aux quêteurs, de trouver votre demande singulière. Vous ignorez apparemment ce que mon mari est dans l'État. M. le préfet de Lyon a défendu cette quête.»
Elle-même avait raconté tout cela à la société. Lucien l'avait regardée, puis avait dit en l'observant: