Pendant toutes ces transactions, Lucien vit fort peu de monde. Quelque ferme qu'il fût dans sa ruine, la commisération du vulgaire l'eût impatienté. Il reconnut bientôt l'effet des calomnies répandues par les agents du comte de Beauséant, le ministre des Affaires étrangères. Le public crut que ce grand changement n'avait nullement altéré sa tranquillité, parce qu'il était saint-simonien au fond, et que, si cette religion lui manquait, au besoin il s'en créerait une autre.

Il fut bien étonné, un matin, en recevant une lettre de Mme Grandet, qui se trouvait à une maison de campagne près de Saint-Germain, et qui lui assignait un rendez-vous à Versailles, rue de Savoie, n° 62. Lucien avait grande envie de s'excuser, mais enfin il se dit:

«—J'ai assez de torts envers cette femme; sacrifions une heure.»

Il trouva une femme perdue d'amour et ayant à grand peine la force de parler raison. Elle mit une adresse vraiment remarquable à lui faire, avec toute la délicatesse possible, la scabreuse proposition que voici: elle le suppliait d'accepter d'elle une pension de 15.000 francs et ne lui demandait que de venir la voir, en tout bien, tout honneur, quatre fois par semaine.

«—Je vivrai les autres jours en vous attendant!»

Lucien vit bien que s'il répondait comme il le devait, il allait provoquer une scène violente. Il fit entendre que, pour certaines raisons, cet arrangement ne pouvait commencer que dans six mois, et qu'il se réservait de répondre par écrit dans vingt-quatre heures. Malgré sa prudence, cette visite dura deux heures et ne finit pas sans larmes.

Pendant ce temps, Lucien suivait une négociation bien différente avec le vieux maréchal, encore ministre de la guerre, malgré que, depuis quatre mois, il fût toujours à la veille de perdre sa place. Quelques jours avant la course de Versailles, Lucien avait vu entrer chez lui un des officiers d'ordonnance du maréchal, qui l'engageait à se trouver le lendemain, au ministère, à six heures et demie du matin.

Il alla au rendez-vous encore tout endormi.

«—Eh bien, jeune homme, dit le ministre d'un air grognon, sic transit gloria mundi. Encore un de ruiné. Grand Dieu, on ne sait que faire de son argent! Il n'y a de sur que la terre, mais les fermiers ne payent jamais. Est-il vrai que vous n'avez pas voulu faire banqueroute et que vous avez vendu votre fonds 100.000 francs?

«—Très vrai, monsieur le maréchal.