«—C'est justement, mon cher Leffre, la seule et unique chose au monde que je ne puisse pas vous accorder.

«—Eh bien, monsieur Lucien, au moins ne dites mot de notre conversation. Ce secret est entre Mme votre mère, vous et moi. Les commis du bureau ne font tout au plus qu'entrevoir les difficultés.

«—À demain, mon cher Leffre. Ma mère et moi ne vous regardons pas moins comme notre meilleur ami.»

Le lendemain, M. Leffre répéta ses offres. Il supplia Lucien de consentir à un arrangement. Le surlendemain, après un nouvel effort, il proposa ceci:

«—Vous pouvez tirer bon parti du nom de la maison, sous la condition de payer toutes les dettes, dont voici l'état complet, dit-il à Lucien en lui montrant une feuille de papier grand aigle, chargée de chiffres. Avec la condition de payer intégralement, et l'abandon de toutes les créances de la maison, vous pouvez vendre votre banque 50.000 écus peut-être. En attendant, moi qui vous parle, Jean-Pierre Leffre, et M. Gavardin, le caissier, nous vous offrons 100.000 francs comptant, avec recours contre nous pour toutes sortes de dettes de feu M. Leuwen, notre honoré patron, même ce qu'il peut devoir à son tailleur et à son sellier.

«—Votre proposition me plaît fort. J'aime mieux avoir affaire à vous, brave et honnête ami, pour 100.000 francs, que d'en recevoir 150.000 de tout autre qui n'aurait pas la même vénération pour l'honneur de mon père. Je ne vous demande qu'une chose: donnez un intérêt à M. Coffe.

«—Je vous répondrai avec franchise. Travailler avec M. Coffe le matin, m'ôte tout l'appétit à dîner. C'est un parlait honnête homme, mais sa vue me porte malheur. Il ne sera pas dit néanmoins que la maison Leffre et Gavardin refuse une proposition faite par un Leuwen. Notre prix d'achat pour la cession complète sera de 100.000 francs comptant, 1.200 francs de pension viagère pour Mme Leuwen et autant pour vous, monsieur, et tout le mobilier, vaisselle, chevaux, voitures, etc. Sauf un portrait de notre sieur Leuwen et un autre de notre sieur Van Peters. Tout cela est porté dans le projet d'achat que voici, et sur lequel je vous engage à consulter un homme que tout Paris vénère et que le commerce ne doit nommer qu'avec vénération: M. Laffitte. Je vais y ajouter, dit M. Leffre en s'approchant de la table, une pension viagère de 600 francs pour M. Coffe.»

Toute l'affaire fut tranchée avec cette rondeur. Lucien consulta les amis de son père, dont plusieurs, poussés à bout, le blâmèrent de ne pas faire banqueroute à 60 0/0.

«—Qu'allez-vous devenir, une fois dans la misère? Personne ne voudra vous recevoir?»

Lucien et sa mère n'avaient pas eu une seconde d'incertitude. Le contrat fut signé avec MM. Leffre et Gavardin, qui donnèrent 4.000 francs de pension viagère à Mme Leuwen, parce qu'un autre commis offrait cette augmentation. Du reste, le contrat fut signé avec les clauses indiquées ci-dessus. Ces messieurs payèrent 100.000 francs comptant, et le même jour, Mme Leuwen mit en vente ses chevaux, ses voitures, et sa vaisselle d'argent. Son fils ne s'opposa à rien; il lui avait déclaré que pour rien au monde il ne prendrait autre chose que sa pension de 1.200 francs et 20.000 francs de capital.