«—J'ai demandé pour vous à Sa Majesté la place de second secrétaire d'ambassade à Madrid. Vous aurez, si le roi signe, 4.000 francs d'appointements, et, de plus, une pension de 4.000 autres francs pour les services rendus par votre père, sans lequel ma loi sur les fournitures militaires ne passait pas. Je ne vous dirai pas que cette pension est solide comme du marbre. Mais enfin, cela durera bien quatre ou cinq ans, et dans quatre ou cinq ans, si vous avez servi votre ambassadeur comme vous avez servi M. de Vaize, et si vous cachez vos principes jacobins (c'est le roi qui m'a dit que vous étiez jacobin; c'est un beau métier et qui vous rapportera gros!), enfin, bref, si vous êtes adroit, avant que la pension de 4.000 francs soit supprimée, vous aurez accroché 6 ou 8.000 francs d'appointements. C'est plus que n'a un colonel. Sur quoi, bonne chance. Adieu. J'ai payé ma dette, ne me demandez rien, ne m'écrivez pas.»
Comme Lucien s'en allait.
«—Si vous ne recevez rien, d'ici à huit jours, revenez me voir à neuf heures du soir. Dites au portier, en passant, que vous reviendrez dans huit jours. Bonsoir, adieu.»
Rien ne retenait Lucien à Paris; il ne devait y reparaître que lorsque sa ruine serait oubliée.
«—Quoi, vous qui pouviez espérer tant de millions!» lui disaient les nigauds qu'il rencontrait.
Et plusieurs de ces gens-là le saluaient de façon à lui dire:
«—Ne nous parlons pas.»
Sa mère montra une force de caractère admirable: jamais une plainte. Elle eut pu garder son superbe appartement dix-huit mois encore. Avant le départ de Lucien, elle alla s'établir dans quatre pièces, au troisième étage, sur le boulevard. Elle annonça à un petit nombre d'amis qu'elle leur offrirait le thé tous les vendredis et que, pendant son deuil, sa porte serait fermée tous les autres jours.
Le huitième jour, après son entrevue avec le maréchal, Lucien reçut un gros paquet adressé à M. Leuwen, chevalier de la Légion d'honneur, deuxième secrétaire d'ambassade à Madrid. Il sortit à l'instant pour aller chez le brodeur commander un petit uniforme. Il vit son ministre, reçut un quartier d'avance de ses appointements et prit ses dernières instructions.
Tout le monde lui parla d'acheter une voiture, et trois jours après avoir reçu sa nomination, il partait bravement par la malle-poste.