«—Voilà qui est bien grossier et bien ridicule, se dit Lucien. Il n'est propre qu'à suggérer l'idée d'une vengeance trop facile.

«Voilà donc tous mes soupçons avérés... Son Excellence joue à la Bourse et je suis bel et bien complice d'une friponnerie.»

Il eut beaucoup de peine à trouver son père; enfin, comme il faisait un beau froid et encore un peu de soleil, il eut l'idée d'aller le chercher sur le boulevard, et il le trouva en contemplation devant un énorme poisson, exposé au coin de la rue de Choiseul.

M. Leuwen le reçut assez mal et ne voulut point monter dans son cabriolet.

«—Au diable ton casse-cou, je ne monte que dans ma voiture, quand toutes les Bourses du monde devraient fermer sans moi.»

Lucien courut chercher cette voiture au coin de la rue de la Paix, où elle attendait. Enfin, à trois heures et quart, au moment, où la Bourse allait fermer, M. Leuwen y entra. Il ne reparut chez lui qu'à six heures.

«—Va chez ton ministre, donne lui ce mot et attends-toi à être mal reçu.

«—Eh bien, tout ministre qu'il est, je vais lui répondre ferme,» dit Lucien, piqué de jouer un rôle dans une friponnerie.

Il trouva M. de Vaize an milieu de vingt généraux, on venait d'annoncer le dîner. Déjà le maréchal N... donnait le bras à Mme de Vaize. Le ministre debout au milieu du salon, faisait de l'éloquence, mais en voyant Lucien il n'acheva pas sa phrase. Il partit comme un trait en lui faisant signe de le suivre; arrivé dans son cabinet, il ferma la porte à clef et enfin se jeta sur le billet. Il faillit devenir fou de joie, il serra Lucien dans ses longs bras vivement et à plusieurs reprises. Celui-ci, debout, son habit noir boutonné jusqu'au menton, le regardait avec dégoût.

«—Voilà donc un voleur, se disait-il, et un voleur en action! Dans sa joie comme dans son anxiété, il a des gestes de laquais...»