Le ministre avait oublié son dîner; c'était la première affaire qu'il faisait à la Bourse, et il était hors de lui de ce gain de quelques milliers de francs. Le plaisant, c'est qu'il en avait une sorte d'orgueil: il se sentait ministre dans toute l'étendue du mot.
«—Cela est divin, mon ami, dit-il à Lucien, en revenant avec lui vers la salle à manger. Au reste... il faudra voir demain à la revente.»
Tout le monde était à table, mais par respect pour Son Excellence on n'avait pas osé commencer. La pauvre Mme de Vaize était rouge et transpirait d'anxiété. Les vingt-cinq convives, assis en silence, voyaient bien qu'il fallait parler, mais ne trouvaient rien à dire et faisaient la plus sotte figure. Ce silence était interrompu de temps à autre par les mots timides et à peine articulés de Mme de Vaize, qui offrait une assiette de soupe au maréchal, son voisin, et les gestes de refus de ce dernier faisaient le centre d'attention le plus comique.
Le ministre était tellement ému qu'il avait perdu cette assurance si vantée dans ses journaux; l'air ahuri, il balbutia quelques mots en prenant place.
Le silence était si complet et tout le monde tellement mal à son aise, que Lucien put entendre ces mots:
«—Il est bien troublé, disait à voix basse son voisin, un colonel. Serait-il chassé?
«—La joie surnage,» répondit sur le même ton un vieux général en cheveux blancs.
Le soir, à l'Opéra, toute l'attention de Lucien était pour cette triste pensée.
«—Mon père participe à cette manœuvre... On peut répondre qu'il fait son métier de banquier... Il sait une nouvelle, il en profite..., il ne trahit aucun serment, mais sans le receleur il n'y aurait pas de voleur.»
Cette réponse ne lui rendait point la paix de l'âme.