«—Un moine espagnol monté sur un âne, et que Rodil envoie pendre.
«—Quelle horreur! Quel caractère vous vous donnez dans cette maison! s'écria Mme Leuwen; et encore ce caractère n'est pas le vôtre. Vous en avez tous les inconvénients, sans les avantages. Mon fils, un bourreau!
«—Votre fils, un héros! voilà ce que Mme Grandet voit dans les supplices décernés sans ménagement à qui ne pense pas connue elle. Une jeune femme qui aurait de la délicatesse, de l'esprit, qui verrait les choses comme elles sont, enfin, qui aurait le bonheur de vous ressembler un peu, me prendrait pour un vilain être, par exemple pour un séide des ministres, qui veut devenir préfet et chercher en France des rues Transnonain. Mais Mme Grandet vise au génie, à la grande passion, à l'esprit brillant. Pour une pauvre petite femme qui n'a que du bonheur, et encore des plus communs, un moine envoyé à la mort, dans un pays superstitieux, et par un général juste-milieu, c'est sublime.
«—Ainsi, tu vas prendre le triste caractère d'un don Juan,» dit Mme Leuwen avec un profond soupir.
M. Leuwen éclata de rire.
«—Ah! que cela est bon. Lucien un don Juan! Mais, mon ange, il faut que vous l'aimiez avec bien de la passion pour déraisonner ainsi. Heureux qui bat la campagne par l'effet d'une passion! Et mille fois heureux qui déraisonne par amour, dans ce siècle où l'on ne déraisonne que par impuissance ou médiocrité d'esprit. Le pauvre Lucien sera toujours dupe de toutes les femmes qu'il aimera. Je vois dans ce cœur-là du fonds pour être dupé jusqu'à cinquante ans. As-tu deviné quel est l'amant de la dame?
«—Ce cœur est si sec, que je la croyais sage.
«—Mais sans amant il manquerait quelque chose a son état de maison. Le choix est tombé sur M. Crapart.
«—Quoi? le chef de la police de mon ministère?
«—The same, et par lequel vous pourriez faire espionner votre maîtresse aux frais de l'État.»