Le soir du dîner qui suivit la présentation de Lucien, M. Grandet exprima, tout haut, devant trente personnes au moins, le désir que M. N..., de l'opposition, mourût d'une blessure qu'il venait de recevoir dans un duel célèbre.

La beauté éblouissante de Mme Grandet, ne put faire oublier à Lucien le dégoût profond inspiré par son mari.

C'était une femme de vingt-trois à vingt-quatre ans au plus: il était impossible d'imaginer des traits plus réguliers, une beauté plus délicate et plus parfaite. On eût dit une figure d'ivoire. Elle chantait fort bien; c'était une élève de Rubini. Son mérite pour les aquarelles était célèbre, et son mari lui faisait quelquefois le compliment de lui en voler une qu'il envoyait vendre et qu'on payait 300 francs.

Mais elle ne se contentait pas du mérite d'être un excellent peintre: c'était encore une bavarde effrénée. Malheur à la conversation, si quelqu'un venait à prononcer les mots terribles de bonheur, religion, civilisation, pouvoir légitime, mariage, etc...

«—Je crois, Dieu me pardonne, qu'elle tient à imiter Mme de Staël, se dit Lucien en écoulant une de ses tartines. Elle ne laisse rien passer sans y clouer son mot. Le mot est juste, mais il est d'un plat à mourir, quoique exprimé avec noblesse et délicatesse. Je parierais qu'elle fait provision d'esprit dans les manuels à trois francs.»

Malgré son dégoût parfait pour la beauté aristocratique et les grâces imitatives de Mme Grandet. Lucien était fidèle à sa promesse et, deux fois par semaine, il paraissait dans le salon le plus aimable du juste-milieu.

Un soir qu'il rentrait à minuit et qu'il répondait à sa mère avoir été chez les Grandet:

«—Qu'as-lu fait pour le tirer de pair aux yeux de Mme Grandet? lui demanda son père.

«—J'ai imité les talents qui la font si séduisante: j'ai fait une aquarelle.

«—Et quel sujet a choisi la galanterie, lui dit Mme Leuwen?