Sur quoi, celle-ci continua:

«—Vous savez que nous avons le bonheur de vivre sous cinq polices... Mais vous le savez comme le public et non comme il faut le savoir, pour agir avec sûreté. Oubliez donc, de grâce, tout ce que vous croyez savoir là-dessus. Pour être lus, les journaux de l'opposition enveniment toutes les choses. Gardez-vous de confondre ce que le public croit vrai, avec ce que je vous apprendrai. Autrement, vous vous tromperez en agissant. N'oubliez pas, surtout, mon cher Leuwen, que le plus coquin a de la vanité et de l'honneur, à sa manière. Aperçoit-il le mépris chez vous, il devient intraitable.

«Pardonnez ces détails, mon ami; je désire vivement vos succès...»

Le ministre était tout à sa douleur. Son œil hagard se détachait sur des joues d'une pâleur mortelle. Il continua:

«—Ce diable de général B... ne pense qu'à une chose: devenir lieutenant-général. Il est, comme vous le savez, chef de la police du château. Mais ce n'est pas tout; il veut être ministre de la Guerre, et comme tel, se montre habile dans la partie la plus difficile et, à vrai dire, la seule difficile de ce pauvre ministère, ajouta avec mépris le grand administrateur. «Veiller à ce que trop d'intimité ne s'établisse pas entre les soldats et les citoyens, et maintenir entre eux les duels suivis de mort à six par mois. C'est le chiffre arrêté par le conseil des ministres.» Le général N... s'était contenté jusqu'ici de faire courir, dans les casernes, des bruits d'attaques et de guets-apens, commis par dus gens du bas peuple, par des ouvriers, contre des militaires isolés. Ces classes sont sans cesse rapprochées par la douce égalité; elles s'estiment; il faut donc, pour les désunir, un soin continu dans la police militaire. Le général B... me tourmente sans cesse pour que je fasse insérer dans nos journaux des récits exacts de toutes les querelles de cabaret, de toutes les grossièretés de corps de garde, de toutes les rixes d'ivrognes qu'il reçoit de ses agents déguisés. Ces messieurs sont chargés d'observer l'ivresse sans jamais y succomber. Toutes ces choses font le supplice de nos gens de lettres.

«—Comment espérer, disent-ils, quelque effet d'une phrase délicate, d'un trait d'ironie, après ces saletés?»

«—Qu'importe à la bonne compagnie des scènes de cabaret, toujours les mêmes? À l'exposé de ces vilenies, le lecteur un peu littéraire jette le journal, et, non sans raison, ajoute quelque mot de mépris sur les gens de lettres salariés.

«Quelque adresse qu'y mettent ces messieurs de la littérature, le public ne lit plus ces querelles dans lesquelles deux pauvres ouvriers maçons auraient assommé trois grenadiers armés de leurs sabres, sans l'intervention miraculeuse du poste voisin.

«Les soldats mêmes, dans les casernes, se moquent de cette partie de nos journaux que je fais jeter dans les corridors. Dans cet état de choses, ce diable de B..., tourmenté par les deux étoiles qui sont sur ses épaulettes, a entrepris d'avoir des faits. Or, mon ami, ajouta le Ministre en baissant la voix, l'affaire du pont Royal, si vertement démentie dans nos journaux d'hier matin, n'est que trop vraie.

«L'homme le plus dévoué du général B..., employé à trois cents francs par mois, a entrepris, mercredi passé, de désarmer un conscrit bien niais qu'il guettait depuis huit jours. Ce conscrit fut mis en sentinelle, au beau milieu du pont Royal, à minuit. Une demi-heure après, le mouchard s'avance en imitant l'ivrogne, tout à coup se jette sur lui et veut lui arracher son fusil. Ce diable de conscrit, si niais en apparence et choisi sur sa mine, recule d'un pas et campe au mouchard un coup de fusil dans le ventre. Le conscrit s'est trouvé être un chasseur des montagnes du Dauphiné.