«—Je ne veux pas être inutile. Si j'accepte de Votre Excellence de me conduire envers le blessé comme le ferait l'homme le plus tendre, j'accepte la mission.

«—Cette condition me fait injure,» s'écria le ministre d'un ton affectueux.

Et réellement les idées d'empoisonnement ou seulement d'opium lui faisaient horreur. Lorsqu'il avait été question, dans le conseil, d'opium pour calmer les douleurs du malheureux policier, il avait pâli.

«—Rappelons-nous, ajouta-t-il avec effusion, l'opium tant reproché au général Bonaparte sous les murs de Jaffa.

«Ne nous exposons pas à être en butte pour toute la vie aux calomnies des journaux républicains, et ce qui est bien pis, des journaux légitimistes qui pénètrent dans les salons.»

Ce mouvement vrai et vertueux diminua l'angoisse horrible de Lucien. Il se disait:

«—Ceci est bien pis que tout ce que j'aurais pu rencontrer au régiment. Là, sabrer ou fusiller un pauvre ouvrier égaré ou même innocent; ici, se trouver mêlé toute la vie à un ignoble récit d'empoisonnement. Si j'ai du courage, qu'importe la forme du danger?»

Et il dit d'un ton résolu:

«—Je vous seconderai, monsieur le comte. Je me repentirai peut-être toujours de ne pas tomber malade à l'instant, garder le lit huit jours et ensuite revenir au bureau, et, si je vous trouvais trop changé, donner ma démission.

«Le ministre est trop honnête homme (et il pensait: trop engagé avec mon père) pour me persécuter avec les grands bras du pouvoir. Mais je suis las de reculer devant le danger. Puisque la vie au XIXe siècle est si pénible, je ne changerai pas d'état pour la troisième fois. Je vois fort bien à quelles affreuses calomnies j'expose tout le reste de mes jours. Je vais donc agir avec l'inquiétude continue à chaque démarche de la possibilité de la justifier dans un mémoire imprimé.