Il remarqua encore que l'œil de Desbacs, ordinairement si calme, était étincelant de curiosité et d'envie de savoir.
«—Vous pourriez bien n'être qu'u coquin, mon ami, pensait Lucien, ou peut-être même un espion du général B...»
«—C'est que, tel que vous me voyez, reprit-il d'un air indifférent, j'ai promis d'aller dîner à la campagne. On va croire que je me fais attendre comme un grand seigneur.»
Et il regarda l'œil de Desbacs qui, à l'instant, perdit son feu.
Lucien vola à l'Hôtel-Dieu et se fit conduire par le portier au chirurgien de garde. Dans les cours de l'hôpital, il rencontra deux médecins, déclina ses noms et qualités, et pria ces messieurs de l'accompagner à l'instant. Et il mit tant de politesse dans ses manières, que ces messieurs n'eurent pas l'idée de le refuser.
«—Quelle heure est-il? demanda-t-il au portier qui marchait devant eux.
«—Six heures et demie.
«—Ainsi je n'aurai mis que dix-huit, minutes du ministère ici, et je puis le prouver.»
En arrivant auprès du chirurgien de garde, il le pria de prendre communication de la lettre du ministre.
«—Messieurs, dit-il aux trois médecins qu'il avait auprès de lui, on a calomnié l'administration du ministère de l'intérieur, à propos d'un blessé, Kortis, qui appartient, dit-on, au parti républicain... Le mot d'opium a été prononcé. Il convient à l'honneur de votre hôpital et à votre responsabilité comme employés du gouvernement, d'entourer de la plus grande publicité tout ce qui se passera autour du lit de ce blessé. Il ne faut pas que les journaux de l'opposition puissent nous calomnier. Peut-être enverront-ils des agents. Ne trouveriez-vous pas convenable, messieurs, d'appeler M. le médecin ou M. le chirurgien en chef, et d'expédier des élèves internes à ces messieurs. Et ne serait-il pas à propos de mettre, dès cet instant, auprès du lit de Kortis, deux infirmiers, gens sages et incapables de mensonges?»