Lucien trouva les mêmes bruits sur son compte chez quelques anciennes amies de sa mère, qui avaient des salons de second ordre où il était reçu avec amitié.

Le petit Desbacs, auquel il donna quelque liberté de parler de choses étrangères aux affaires, lui avoua que les personnes les mieux instruites parlaient de lui comme d'un jeune homme destiné aux plus grandes choses, mais arrêté tout court par une grande passion.

«—Ah! mon cher, que vous êtes heureux, surtout si vous n'aviez pas cette passion.»

Lucien se détendait du mieux qu'il le pouvait.

Mais il était loin de deviner qu'il devait sa réputation à son père, lequel, réellement, depuis l'aventure du ministère des Affaires étrangères, avait pris de l'amitié pour lui jusqu'au point d'aller à la Bourse, par ces jours froids et humides, chose à laquelle, depuis le jour où il avait eu 60 ans, rien n'avait pu le décider. M. Leuwen songeait à Mme de Thémines, vieille amie de 20 ans et fort liée avec Mme Grandet. Depuis bien des années il prenait soin de sa fortune, et c'est un grand service à Paris et pour lequel la reconnaissance est sans bornes, car, dans la déroute des dignités et de la noblesse d'origine, l'argent est resté la seule chose essentielle, et l'argent sans inquiétudes est la belle chose des belles choses. M. Leuwen alla lui demander des nouvelles de Mme Grandet.

Il voyait Mme de Thémines une fois la semaine, ou chez lui ou chez elle, parce qu'il habitait auprès d'elle. Il prit son rôle au sérieux.

Même il alla plus loin, et jugea qu'à son âge il pouvait entreprendre de la tromper net et de supprimer dans l'histoire de son fils le nom de Mme de Chasteller. Des aventures de son fils il fit une histoire fort jolie, et après avoir amusé Mme de Thémines pendant toute la fin d'une soirée, finit par lui avouer des inquiétudes sérieuses sur son fils qui, depuis trois mois qu'il était admis dans les salons de Mme Grandet, était d'une tristesse mortelle. Il craignait un amour sérieux qui dérangerait ses projets de mariage pour son Lucien.

«—Ce qu'il y a de singulier, lui dit Mme de Thémines, c'est que depuis son retour d'Angleterre, Mme Grandet est fort changée. Il y a aussi du chagrin dans cette tête-là.»

Pour prendre les choses par ordre, voici ce que M. Leuwen apprit de Mme de Thémines et de ses amies, qu'il vit séparément, et nous y ajouterons aussi ce que des mémoires particuliers nous ont fait savoir sur cette femme célèbre.

Mme Grandet se voyait à peu près la plus jolie femme de Paris, ou du moins, on ne pouvait citer les dix plus jolies sans la mettre du nombre. Ce qui brillait surtout en elle, c'était une taille élancée, souple, charmante. Elle avait les plus beaux cheveux blonds du monde. C'était une beauté dans le genre des jeunes Vénitiennes de Paul Véronèse. Les traits étaient jolis, mais pas très distingués. Pour son cœur, il était à peu près l'opposé de ce que l'on se figure comme étant le cœur italien. Le sien était parfaitement étranger à tout ce qu'on appelle émotions tendres et enthousiasme, et cependant elle passait sa vie à jouer ces sentiments. Lucien l'avait trouvée dix fois s'apitoyant sur les infortunes de quelques prêtres prêchant l'évangile en Chine ou sur la misère d'une famille appartenant dans sa province à tout ce qu'il y a de mieux. Mais dans le secret de son cœur, rien ne lui paraissait plus ridicule, plus bourgeois en un mot, que d'être attendrie. Elle voyait en cela la marque la plus sûre d'une âme faible. Elle lisait souvent les Mémoires du cardinal de Retz; ils avaient pour elle le charme qu'elle cherchait vainement dans les romans. Le rôle politique de mesdames de Longueville et de Chevreuse était pour elle ce que sont les aventures de tendresse et de danger pour un jeune homme de dix-huit ans.