«—Quelles positions superbes, se disait Mme Grandet, si elles eussent su se garantir de ces erreurs de conduite qui donnent tant de prise sur nous!»
L'amour même, dans ce qu'il y a de plus réel, ne lui semblait, qu'une corvée, qu'un ennui. C'est peut-être à cette tranquillité d'âme qu'elle devait son étonnante fraîcheur, ce teint admirable qui eût pu lutter avec celui des plus belles Allemandes; cet air de fraîcheur qui était comme une fête pour les yeux. Aussi aimait-elle à se laisser voir à neuf heures du matin, au sortir du lit. C'est alors surtout qu'elle était incomparable: il fallait songer au ridicule du mot, pour résister au plaisir de la comparer à l'aurore. Aucune de ses rivales ne pouvait approcher d'elle sous le rapport de la fraîcheur du teint. Aussi son bonheur était-il de prolonger jusqu'au grand jour les bals qu'elle donnait, et de faire déjeuner les danseurs au soleil, les volets ouverts. Si quelque femme, sans se douter de ce coup de Jarnac, était restée à l'étourdie, entraînée par le plaisir de la danse, Mme Grandet triomphait. C'était le seul moment dans la vie où son âme perdit terre, et ces humiliations de ses rivales étaient l'unique chose à quoi sa beauté lui semblait bonne. La musique, la peinture, l'amour lui semblaient des niaiseries inventées par et pour les petites âmes. Et elle passait sa vie à goûter un plaisir sérieux, disait-elle, dans sa loge aux Bouffes; car, avait-elle soin d'ajouter, les chanteurs italiens ne sont pas excommuniés.
Le matin, elle peignait des aquarelles avec un talent vraiment fort distingué. Cela lui semblait aussi nécessaire à une femme du grand monde qu'un métier à broder, et bien moins ennuyeux. Une chose marquait qu'elle n'avait pas l'âme noble: c'était l'habitude et presque la nécessité de se comparer aux grandes dames du faubourg Saint-Germain. Elle avait engagé son mari à la conduire en Angleterre, pour voir si elle trouverait une blonde qui eût plus de fraîcheur, et pour savoir si elle aurait peur à cheval. Elle avait rencontré dans les élégants Country-Seats où elle avait été invitée, l'ennui, mais non le sentiment de la moindre crainte.
Quand Lucien lui fut présenté, elle revenait d'Angleterre, et ce séjour en ce pays avait envenimé l'admiration, voisine de l'envie, qu'elle éprouvait pour la noblesse d'origine. Mme Grandet n'avait été en Angleterre que la femme d'un des juste-milieu de Juillet les plus distingués par la faveur du roi, mais à chaque instant elle s'était sentie la femme d'un marchand. Ses cent mille livres de rente qui la tiraient si fort du pair à Paris, en Angleterre n'étaient presque qu'une vulgarité de plus.
Elle vivait donc avec ce grand souci:
«—Il faut n'être plus femme de marchand; devenir une Montmorency!»
Son mari était un gros et grand homme de quarante ans, fort bien portant. Il n'y avait pas de veuvage à espérer. Mais elle ne s'arrêta pas longtemps à cette idée: sa grande fortune l'avait éloignée de bonne heure, et par orgueil, des voies obliques. Elle méprisait tout ce qui était crime. Il s'agissait de devenir une Montmorency sans rien se permettre qu'elle n'eût pu avouer. C'était comme la diplomatie de Louis XIV quand il était heureux.
Son mari, colonel de la garde nationale, avait bien remplacé les Rohan et les Montmorency, politiquement parlant, mais quant à elle, personnellement, sa fortune était encore à faire.
Qu'est-ce qu'une Montmorency, à peine âgée de vingt-trois ans et avec une immense fortune, ferait de son bonheur? Et ce n'était pas encore là toute la question. Ne fallait-il pas faire encore autre chose, pour arriver à être regardée dans le monde à peu près comme cette Montmorency le serait?
Une haute et sublime dévotion, ou bien de l'esprit comme Mme de Staël, ou bien une illustre amitié. Devenir l'amie intime de la reine ou de Mme Adélaïde, ou une sorte de Mme de Polignac de 1785; être à la tête de la cour et donner des soupers à la reine. Ou encore, à défaut de tout cela, une amitié dans le faubourg Saint-Germain.