Assez souvent je trouvais, dans la société, des gens qui venaient me faire compliment sur un de mes ouvrages; j’en avais fait bien peu alors. Et le compliment fait et répondu, nous ne savions que nous dire.

Les complimenteurs parisiens, s’attendant à quelque réponse de vaudeville, devaient me trouver bien gauche et peut-être bien orgueilleux. Je suis accoutumé à paraître le contraire de ce que je suis. Je regarde, et j’ai toujours regardé mes ouvrages comme des billets à la loterie. Je n’estime que d’être réimprimé en 1900. Pétrarque comptait sur son poème latin de l’Africa et ne songeait guère à ses sonnets.

Parmi les complimenteurs, deux me flattèrent: l’un, de cinquante ans, grand et fort bel homme, ressemblait étonnamment à Jupiter Mansuetus. En 1821, j’étais encore fou du sentiment qui m’avait fait écrire, quatre ans auparavant, le commencement du second volume de l’Histoire de la Peinture. Ce complimenteur si bel homme parlait avec l’afféterie des lettres de Voltaire; il avait été condamné à mort à Naples en 1800 ou 1799. Il s’appelait di Fiori[74] et se trouve aujourd’hui le plus cher de mes amis. Nous avons été dix ans sans nous comprendre; alors je ne savais comment répondre à son petit tortillage à la Voltaire.

Le second complimenteur avait des cheveux anglais blonds superbes, bouclés. Il pouvait avoir environ trente ans et s’appelait Edouard Edwards, ancien mauvais sujet sur le pavé de Londres et commissaire des guerres, je crois, dans l’armée d’occupation commandée par le duc de Wellington. Dans la suite, quand j’appris qu’il avait été mauvais sujet sur le pavé de Londres, travaillant pour les journaux, visant à faire quelque calembour célèbre, je m’étonnai bien qu’il ne fût pas chevalier d’industrie. Le pauvre Edouard Edwards avait une autre qualité: il était naturellement et parfaitement brave. Tellement naturellement que lui, qui se vantait de tout avec une vanité plus que française, s’il est possible, et sans la retenue française, ne parlait jamais de sa bravoure.

Je trouvai M. Edouard dans la diligence de Calais. Se trouvant avec un auteur français, il se crut obligé de parler et fit mon bonheur. J’avais compté sur le paysage pour m’amuser. Il n’y a rien de si plat—pour moi du moins—que la route par Abbeville, Montreuil-sur-Mer, etc. Ces longues routes blanches se dessinant au loin sur un terrain platement ondulé auraient [été] mon malheur sans le bavardage d’Edwards.

Cependant les murs de Montreuil et la faïence du déjeuner me rappelèrent tout à fait l’Angleterre.

Nous voyagions avec un nommé Smidt, ancien secrétaire du plus petitement intrigant des hommes, M. le conseiller d’Etat Fréville, que j’avais connu chez Mme Nardon[75], rue des Ménars, 4.—Ce pauvre Smidt, d’abord assez honnête, avait fini par être espion politique. M. Decazes l’envoyait dans les congrès, aux eaux d’Aix-la-Chapelle. Toujours intrigant et à la fin, je crois, volant, changeant de facteur tous les six mois, un jour Smidt me rencontra et me dit que, comme mariage de convenance et non d’inclination, il allait épouser la fille du maréchal Oudinot, duc de Reggio, qui, à la vérité, a un régiment de filles, et demandait l’aumône à Louis XVIII tous les six mois.

—Epousez ce soir, mon cher ami, lui dis-je tout surpris.

Mais j’appris, quinze jours après, que M. le duc Decazes, apprenant malheureusement la fortune de ce pauvre Smidt, s’était cru obligé d’écrire un mot au beau-père. Mais Smidt était assez bon diable et assez bon compagnon.

A Calais, je fis une grosse sottise. Je parlai à table d’hôte comme un homme qui n’a pas parlé depuis un an. Je fus très gai. Je m’enivrai presque de bière anglaise. Un demi-manant, capitaine anglais au petit cabotage, fit quelques objections à mes contes, je lui répondis gaiement et en bon enfant. La nuit, j’eus une indigestion horrible, la première de ma vie. Quelques jours après Edwards me dit, avec mesure, chose très rare chez lui, qu’à Calais j’aurais dû répondre vertement et non gaiement au capitaine anglais.