Je ne reçois voire lettre qu’aujourd’hui, mon cher Mounier, à mon retour de Fontainebleau, où j’ai passé plusieurs jours à chasser et à disputer avec mon général[118]. Il voulait absolument me reprendre comme aide de camp et me faire nommer lieutenant; moi je voulais donner ma démission, et c’est ce que j’ai fait avant-hier; ainsi, à compter du 12 messidor, je suis redevenu libre et citoyen.
Quelle idée avez-vous donc sur nos lettres, mon cher Mounier? Est-ce que nous nous écrivons pour faire de l’esprit ou pour nous communiquer franchement ce que nous sentons? Ecrivez-moi avec votre cœur et je serai toujours content. J’ai été charmé de la description de la ville de Rennes. Je vous vois déjà dans une délicieuse petite chambre donnant sur les Tabors, rêvant à la jolie fille du Maine ou aux charmantes sœurs qui, Parisiennes et militaires, emporteront votre cœur d’assaut. Vous avez beau me plaisanter sur mes amours passagers, vous, monsieur le philosophe, tout comme un autre vous serez d’abord entraîné par les femmes vives et légères. Une d’elles, avec un peu de coquetterie, vous persuadera facilement que vous l’adorez et qu’elle vous aime un peu. Vous en serez fou pendant deux mois, vous croirez avoir trouvé cette femme unique qui seule peut faire votre bonheur sur la terre. Mais vous vous apercevrez bientôt que ce qu’on a fait pour vous, on l’a fait aussi pour vingt autres. Vous la maudirez, vous vous en voudrez bien. Quelque temps après, vous trouvez une femme aimable, d’un tout autre caractère, une femme unique dans son genre; celle-ci est aussi réservée et aussi douce que l’autre était vive et brillante. Sûre de sa victoire, elle ne vous prévient pas, elle vous laisse faire les avances, vous reçoit avec une froideur apparente qu’elle dément bien vite par un tendre regard. Vous êtes transporté, vous êtes le plus heureux des hommes; pour cette fois vous n’êtes pas trompé. Hélas! quinze jours après, vous vous apercevez qu’on répète déjà avec un autre le rôle qu’on avait joué avec vous.
Lassé bientôt de ce commerce de tromperie, vous vous accoutumerez à ne regarder les femmes que comme de charmants enfants, avec lesquels il est permis de badiner, mais à qui l’on ne doit jamais s’attacher. Vous deviendrez alors ce qu’on appelle un homme aimable, vous plaisanterez tout, vous serez entreprenant, vous ferez la cour à toutes les belles que vous verrez, elles vous trouveront délicieux.
Mais tout à coup, vous trouverez une femme auprès de qui toute votre assurance s’évanouira; vous voudrez parler et les paroles expieront sur vos lèvres; vous voudrez être aimable et vous ne direz que des choses communes. Alors, croyez-moi, mon cher Mounier, si l’absence ne fait qu’augmenter votre passion, si les objets qui vous plaisaient le plus vous deviennent fades et ennuyeux, c’est en vain que vous voudriez vous en défendre, vous êtes amoureux et pour la vie.
Rappelez-vous que vous m’avez promis franchise entière; ne craignez pas ma sévérité.
Non ignara mali, miseris succurrere disco.
Vous voyez que je suis votre conseil et que je lis l’Enéide quelquefois; aussi je quitte la tendre Didon pour des hommes plus modernes. Dans ce moment, par exemple, je viens de lire les Nouveaux tableaux de famille d’A. Lafontaine[119]. J’ai été vraiment charmé; il y a là un Whater à qui vous porterez envie. Ce roman m’a un peu réconcilié avec les Allemands. Est-ce que vraiment quelques-uns d’entre eux auraient de l’esprit?
Je trouve vos assemblées du vendredi superbes; je vois d’ici Mlle Victorine faisant les honneurs de la maison, et vous, signor prefetino, distribuant des calembours à droite et à gauche; je ne regrette qu’une chose, c’est de ne pas être un des aides de camp du général que vous recevez si bien.
Dites-moi ce qu’ils font, ce qu’ils disent; en un mot, si ce sont de bons diables, et surtout answer fast to your everlasting friend,
H. B.