V
A sa sœur Pauline[120].

Paris, 4 fructidor, An X (22 août 1802.)

Je te réponds tout de suite, ma bonne Pauline, de peur de ne pouvoir le faire de longtemps, j’ai sur ma table onze ou douze lettres auxquelles il faut que je réponde, et qui attendent leur tour depuis un mois; prends de l’ordre de bonne heure, je n’en ai que pour mes études, et j’ai bien souvent occasion de m’en repentir dans mes relations sociales; prends pour principe de toujours répondre à une lettre dans les quarante-huit heures qui suivent sa réception.

Prends tout de suite un maître d’italien, quel qu’il soit; en attendant de l’avoir, copie, et apprends par cœur les deux auxiliaires essere et avere, tâche de comprendre le beau tableau qui est à la tête de ta grammaire italienne. Je te conseille de prendre une grande feuille de papier et de le copier. Il faudra lire chaque soir avant de te coucher le verbe avere, ensuite le verbe essere. C’est le seul moyen d’apprendre, je compte là-dessus.

Tu pouvais lire beaucoup mieux que l’Homme des Champs[121]. C’est un pauvre ouvrage. Lis Racine et Corneille, Corneille et Racine et sans cesse. Puisque tu ne sais pas le latin, tu peux lire les Géorgiques, de Delille. Ne pouvant pas lire Homère et Virgile, tu peux lire la Henriade. Tu y prendras une très légère idée du genre de ces grands hommes. Lis La Harpe; son goût n’est pas sûr, mais il te donnera les premières notions, et si jamais j’ai le bonheur de pouvoir passer deux mois à Claix[122] avec toi, loin des ennuyeux, nous parlerons littérature. Je te dirai ma manière de voir et j’espère que tu sentiras de la même manière. Il y a en toi de quoi faire une femme charmante, mais il faut t’accoutumer à réfléchir, voilà le grand secret.

Pour bien sentir la mesure des vers, il faut en avoir dans l’oreille. Tu me feras bien plaisir de chercher le quatrième acte d’Iphigénie, scène quatrième et d’apprendre la tirade qui commence par ces mots mon père, jusqu’à que je leur vais conter. Je te conseille de les copier et de les lire le soir. Il est très essentiel de bien lire les vers, je voudrais que d’ici au mois de septembre prochain, tu susses tout le rôle d’Iphigénie, je t’apprendrais à le déclamer. Tu pourras te borner à lire de Corneille, les pièces suivantes: le Cid, Horace, Cinna, Rodogune et Polyeucte. Prie le grand-papa de te prêter le Misanthrope, de Molière. Tu pourras lire Radamiste et Zénobie, de Crébillon, Mérope, Zaïre et la Mort de César, de Voltaire. Si ton goût est juste, tu placeras Corneille et Racine au premier rang des tragiques français, Voltaire et Crébillon au deuxième. Je finis en te recommandant de lire sans cesse Racine et Corneille, je suis comme l’Eglise, hors de là point de salut.

C’est avoir profité, que de savoir s’y plaire.

H. B.[123].

VI
A Edouard Mounier.

Paris, 1er compl. X[124] (18 septembre 1802).